lundi 10 janvier 2011

Veni, Vici, victa sum.

J'ai toujours été persuadée qu'on ne faisait pas les choses par hasard et qu'on ne rencontrait pas n'importe qui au gré du vent et des saisons. C'est sûr que je rencontre la race de gens, mais ceux qui restent, qui me suivent ou disparaissent au détour d'un chemin ont fait de moi celle que je suis, m'ont apporté ce que je cherchais à une période donnée et font partie de ma vie.
Ca fait deux ans que je me demande ce que je fous dans ce Tartare, toute amatrice de fromage que je suis, sans parler de l'ail qui me rappelle mes origines, et je commence enfin à y voir clair. Disons que j'ai baissé ma garde.
D'abord, comme je le disais, je commence à gonfler tout le monde avec mes jérémiades et ma chère Alsace et mon t'façon, Paris ça pue et les gens ici sont nuls et c'est ultra-moche, etc... C'est vrai, quoi, j'ai rencontré ici des gens chouettes qui s'évertuent à me faire oublier ma Mère Patrie, à vouloir me rendre le sourire en me montrant qu'il y a des trucs excellents à faire ici et moi, ânesse bâtée, je râle. Hein, quoi, aller voir un concert époustouflant dans le XIème ? Ah non, hein, tu n'y penses pas, pourtant tu le sais pertinemment, moi je fous pas les pieds dans le métro, y'a trop de monde, et t'façon, on peut même pas y aller en voiture, on pourra pas se garer, ça m'énerve, et t'façon, la bière est trop chère là-bas, alors non, et gnagnagna et gnagnagna. Si quelqu'un avait été aussi pénible alors que je voulais lui faire découvrir Strasbourg, je l'aurais dégagé depuis longtemps ! Les gens ont fait preuve avec moi d'une patience que je ne méritais pas. Merci, les gens !
Enfin bon, je dis Paris, mais j'y suis presque jamais, à Paris. Je suis tout le temps fourrée dans les Yvelines, et aussi un peu dans les Hauts-de-Scène. Je vais à Paris quand je dois aller voir des élèves en stage, et toujours dans les pires coins, comme la fois où on m'a envoyée dans une boutique afro à Strasbourg Saint-Denis, où je suis allée à la nuit tombée et que j'ai regretté de pas avoir fait brûler un cierge en la cathédrale Nostre-Dame d'Amiens pour rester en vie. Je me suis retrouvée dans l'arrière boutique carrelée, genre Saw1, d'un bouis-bouis tenu par un wèsch en tenue de basketteur américain, une pièce glacée qui sentait l'animal mort, et je me suis assise à une table en formica humide à boire un café que j'ai eu peur d'attraper la leptospirose avec, à côté d'un sachet dodu qui devait contenir une tête humaine... Mais sinon je vais à Paris avec Charlotte, des fois, pour passer chez Nespresso ou baver devant la vitrine d'Hugo Boss, ou bien faire un tour au Virgin. Ou bien quand on allait squatter chez Hélène, rue du Commerce, avec le bonheur d'acheter des financiers à la pistache chez Kayser, du camembert au lait cru chez notre petit fromager et un saucisson qui déchire sa mère, à déguster avec un petit vin sur la terrasse en admirant les toits gris ou écouter Ouï FM en refaisant le monde.
En fait, c'est surtout en banlieue que je traîne mes guêtres. Et les gens que j'aime bien sont en banlieue aussi. C'est sûr que ça m'a pris 2 ans, à me faire un petit peu des amis. Evidemment, quand on fout pas le nez dehors, c'est délicat de rencontrer du monde. Et quand on part du principe que tous ceux qui vous entourent sont de gros nazes, c'est pas mieux. Alors, un beau jour, me demandez pas pourquoi, j'ai fait celle qui se noyait au milieu de l'océan. J'ai arrêté de faire de grands moulinets de bras et de garder le nez hors de l'eau (tourné vers l'Alsace, s'entend), et je me suis laissé couler. L'eau a rempli mes poumons, ce qui n'a pas été une mince affaire, vu leur importance, et ça a tout de suite été beaucoup mieux. Maintenant, au fond de l'océan, au milieu des calamars géants, je me sens comme un poisson préhistorique.
En fait, ça a peut-être commencé pendant les vacances de Noël. J'ai eu une illumination. Enfin, c'était pas vraiment une illumination, mais le résultat tant attendu de ma longue réflexion visant à trouver un sens à ma présence ici, à trouver une explication rationnelle à ma folie passagère. Et figurez-vous que j'ai trouvé, en commandant un bouquin sur PriceMinister. Le bouquin s'appelle Psychanalyse de l'Alsace. Je me suis mise à dévorer ce truc comme du pain béni. J'étais à fond dedans, comme jadis quand j'ai découvert Le Chien des Baskervilles, en vacances à Cavalaire (moi, pas le chien). Cette étude sublime sur l'histoire, la politique et la société alsaciennes m'a fait découvrir objectivement ma région. Je vivais en Alsace et n'en connaissais finalement rien, à part ce que j'en saisissais a priori. Certes, le livre date de 1951, estime encore que le Français appartient à la race supérieure, mais la leçon de chose que l'auteur fait de l'Alsacien est proprement confondante. Forte de tout cela, je me suis dit que punaise, il avait fallu que je vinsse jusques à Paname pour découvrir l'Alsace. Je suis désormais incollable sur les traités de Westphalie et de Francfort ou l'exil de milliers d'Alsaciens dans le Limousin pendant la guerre. Tout cela m'a mis du baume au coeur et j'ai poursuivi derechef mon éducation en épluchant J'apprends l'Alsacien avec Tommy et Louise.
Lorsque les vacances ont pris fin et que je suis rentrée, j'étais hyper-jouasse. J'allais me lancer dans la vaste entreprise de devenir le référent intergalactique en matière d'Alsace. J'étais Ovide exilé à Constanta et j'allais oeuvrer pour mon salut et celui des peuples.
Comme par magie, une magnifique poudre d'or a recouvert mon quotidien. Je n'étais pas Midas, mais au moins je m'en persuadais.
J'ai commencé par arpenter les routes des Yvelines en sifflotant. J'ai trouvé que tout était finalement bien joli, surtout quand la Seine est boueuse et le ciel d'orage. Puis je suis aller me perdre dans Wikipédia pour connaître l'histoire de Poissy et j'ai découvert que cette ville toute relou avait un passé super intéressant, qui ne valait certes pas la Porte d'Allemagne de Phalsbourg, mais bon, à défaut de cigognes, on mange des mouettes. Oui, alors la prison haute-sécurité est en fait un ancien couvent squatté par les Ursulines, Saint Louis est né au château de Poissy en 1214, le vieux marché moisi du centre ville était un marché aux bestiaux très important, y'a eu une épidémie de choléra et, pendant la guerre, le pont a été miné pour empêcher l'entrée de l'armée allemande. Passionnant, non ?
Après cette première étape culturelle, j'ai décidé d'accepter les sauteries organisées par mes collègues. Ces gens sans intérêt à qui je refusais la moindre bise de peur d'être recouverte de squams se métamorphosèrent instantanément en gens éminemment sympathiques. La soirée alsacienne qui m'avait tant agacée par son côté traquenard et, surtout, par le tajine, avait été suivie d'une soirée Trivial Pursuit chez Arnaud, à Saint-Nom-la-Bretèche. Arnaud habite une maison de village avec son chat Choubeul. Tout, chez lui, est décoré en musée : un panneau "Place des Mirabelles", un crâne humain, la photo sépia d'une vache primée au concours agricole de 1937, une ampoule crucifix et des représentations de chemins de fer dans tous les coins. Quand on arrive chez Arnaud, c'est top. Y'a une lumière rouge tamisée et parfois on écoute Nova. Et puis on mange des dés de jambon fumé et de mimolette Tulipe Noire en buvant des Americano. Donc y'a Arnaud, mais aussi Julien, qui soi-disant ressemble à Richard Gere, même si moi je trouve qu'il ressemble davantage à Richard Schirmeck, qu'il est bon d'avoir dans son équipe car il répond aux questions "sport", et puis Romaric, grand gaillard à queue de cheval et encyclopédie vivante. Comme ils sont au lycée depuis un moment, ils sont au courant de tous les ragots croustillants, et j'apprends que Marie-Laurence se tape Julien tout en flashant sur Matthieu ou que Gérard, le bon père de famille, s'est envoyé en l'air avec une prof de Français l'année dernière. Le prof d'ébénisterie qui est super beau va me réparer la table de chevet de Mamema, le prof de métallerie me permet d'emprunter le poste à souder pour réaliser mes créations alsaciennes et mon collègue Michel est mon voisin sur Farmville...
Je suis venue, j'ai vu, j'ai (enfin) été vaincue. On parie combien qu'avec la chance que j'ai, je suis encore fichue d'avoir ma mut' cette année ?

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