vendredi 18 mars 2011

Tout va bien, the kids are all right !

C'est affreux : je n'arrive plus à écrire : je vais bien.
Cet après-midi, comme je n'avais pas cours, je suis sortie acheter des mini-financiers à la pistache chez Kayser. Il faisait 17°, c'était le printemps, y'avait des bourgeons au bout des branches et les oiseaux sifflotaient. Je marchais, le museau en l'air, ou bien je souriais benoîtement aux labradors qui attendaient sagement leur maman à l'entrée des magasins. Les gens étaient calmes et contents, comme moi. On sortait tous de l'hiver, c'était chouette !
Et c'était bizarre, tout ça, car, la veille, j'avais lu les résultats désastreux des mutations sur le site du Ministère : il fallait 479,2 points cette année pour rentrer en Alsace et j'en ai 72... A ce rythme-là, il me faudra 40,72 ans, à moins de faire 5,32 mioches... Alors j'ai pleuré un bon coup, je me suis enfilé un paquet de Granola à la noix de coco d'une traite et je me suis endormie.
Le lendemain, un soleil radieux illuminait ma chambre et ça allait déjà beaucoup mieux. Peut-être que mon subconscient s'est fait une raison d'un coup d'un seul genre ma fille, t'as pas 36 solutions, soit tu acceptes ta nouvelle vie, soit tu fais une grève de la faim enchaînée nue à la porte du rectorat et ça, ça me plaît quand même moyen...
Alors ça s'est mis à aller, mais carrément bien.
D'abord, j'ai décidé de déménager parce que la ville tentaculaire, ça me sort par les yeux. A force d'être collée à mon ordi, je ressemble à une endive d'élevage au fond d'une cave. J'ai pris ma voiture et je suis allée battre la campagne pour trouver un coin chouette où ça sentirait la bouse de vache, où y'aurait une petite église avec un clocher et le café du village où se retrouveraient tous les ploucs du coin pour jouer au Rapido en buvant une Stella Artois. Et je suis arrivée à Maule, à côté d'Herbeville et de la Forêt des Alluets. C'est complètement paumé, on se croirait en Lorraine... Sur la petite place de Maule, y'a une église, avec un beffroi. Au pied de l'église s'étale la terrasse du "Petit Quinquin" gardée par 2 gros chiens noirs sales comme des peignes et un chat roux. Plus loin, il y a une boucherie et une fromagerie, une droguerie d'autrefois qui sent l'anti-mites et l'encaustique, un cinéma qui propose 2 films par semaine et une très belle gare avec des fenêtres toutes pétées et des tags sur les murs. J'ai visité des petits appartements très mignons, dont un duplex qui devait être une ancienne étable car la porte d'entrée s'ouvre en deux parties : le bas de la porte peut rester fermé et des vaches ou des chevaux peuvent passer leur tête à l'extérieur. L'autre appartement donne sur le beffroi et d'antiques murets couverts de ronces grises entre lesquelles se baladent des chats gras comme des papes. Pour ceux qui ont un petit peu suivi, je devais m'installer avec Charlotte mais finalement elle a changé d'avis. Tant pis, ça m'aura au moins appris que dans la jungle, on ne peut compter que sur soi-même. Mais c'est bien, je commence à mener à bien mon stage de survie digne des pires descentes en rappel dans des nids de mygales de la Légion Etrangère. Si la fin du monde a lieu en 2012 comme prévu, je devrais compter parmi les rescapés, comme dans les films de zombies.
En attendant de m'installer, je vois du monde. Je vais plus volontiers à Paris. Rien que cette semaine, je suis allée voir Siri, ma correspondante norvégienne de quand j'avais 15 ans, qui venait passer 5 jours en France avec son mari et ses 3 gosses. On s'est installé à la terrasse d'un bistro, pas loin de la Tour Eiffel, à regarder la rue, en buvant du Pinot noir, le dos chauffé par les toasters qu'ils vous mettent ici, accrochés sous le grand store. C'était marrant de la revoir, toute blonde, la même qu'il y a 21 ans, avec son mari croisé Lapon aux yeux bridés et concepteur de pouponnières à saumon ! On a rigolé super tard et je suis arrivée décalquée le lendemain au lycée mais c'était pas grave.
Et le soir même, je me précipitais à la Maison de l'Alsace, sur les Champs-Elysées, pour aller voir le spectacle d'Huguette Dreikaus. Ca aussi c'était la classe. Pour accéder à la salle de conférence au premier étage, on pouvait admirer dans l'escalier une exposition d'aquarelles réalisées par une Japonaise et représentant des scènes alsaciennes, façon Bashô. La salle n'était pas très grande et il y avait peu d'élus venus assister au one-woman-show. Je me suis dit que c'était quand même un peu fort que j'eusse dû attendre d'être à Paris pour enfin voir un spectacle alsacien ! Mais c'était tellement réconfortant d'entendre le délicieux accent du bled, celui de mes congénères expatriés comme moi et celui d'Huguette racontant notre Alsace, ponctuant ses phrases françaises par d'onctueux gros mots en Alsacien ! Tantôt pendue à ses lèvres, tantôt riant à en pleurer, j'ai revécu, l'espace d'une heure, mon enfance et ma grand-mère, j'ai revu ma campagne du haut du Mont Sainte Odile, les maisons à colombages autour de Schwindratzheim, j'ai vu passer les cars Royer et relu la rubrique des chiens écrasés des DNA, j'ai entendu la fanfare du messti et les cloches de la cathédrale sous un vol de cigognes. Après, on a même bu du Gewürtztraminer et Huguette m'a présenté un type qui était à Fustel avec moi. C'était drôlement bien !
Et puis, y'a pas si longtemps, c'est Elsa qui est venue avec une copine et on a mangé indien à Pigalle. Après, on retrouvait plus le parking où elle s'était garée, alors on a tourné dans Pigalle entre les sex-shops et les claques, même qu'on a pris une photo toute drôle devant une vitrine de guêpières en latex parme et des platform shoes pour travelos...
Finalement, ce sont peut-être les gens qui font que vous vous sentez chez vous quelque part...
J'ai enfin un petit cercle d'amis ici, des gens que j'ai choisis et dont la présence ne m'a pas été imposée par la petitesse d'un lieu. L'anonymat et la diversité des choses ont du bon. Je n'aurais jamais cru dire ça mais lorsque je rentre en Alsace, je trouve que tout est petit, étriqué, que les gens sont mal embouchés, mal habillés. Pendant les vacances de février, je buvais tranquillement un café à la terrasse de L'Epicerie et je regardais les passants et je me disais mais punaise, mais faites donc un effort ! L'avantage en Île de France, c'est que tout le monde se fout de tout le monde. En Alsace, je suis exigeante avec mes ex-concitoyens. Ce sont des Über alles, bon sang ! Halte au laisser-aller !
Bon, je fais ma fière mais j'attends quand même le 31 Mars, l'ouverture du serveur internet du rectorat de Straßburg : je vais postuler pour enseigner dans le privé, on ne sait jamais ! Ma culture religieuse va peut-être enfin me servir... mais mes wèsch ne risquent-ils pas de me manquer ?

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