L'autre soir, avec Charlotte, on a halluciné : en voulant écouter la radio sur la télé, avec la Freebox, on a trouvé Top Music, entre Radio Tropicale et Radio FG. Bon, ça parlait pas trop parce qu'il était tard et, alors que d'ordinaire tout le monde déteste que le flux musical soit interrompu par des réclames, nous on aurait adoré entendre une bonne vieille pub' pour Lapeyre à Souffelweyersheim ou le Leclerc de Rivetoile. Mais y'avait pas de pub', ni même les
voix de Stéphane Pigato, Pascal ou Manu pour nous dire ce qu'on écoutait ou pour appeler un auditeur dont c'était l'anniversaire et lui annoncer qu'il avait gagné un gâteau offert par la pâtisserie Rietsch d'Andlau. Non, il y avait juste la musique et le jingle. Mais, même en entendant le jingle, gâteuses et nostalgiques, nous étions persuadées de percevoir une pointe d'accent alsacien, inaudible pour un Français. Il n'y en avait sans doute pas, mais nous l'entendions quand même, forcément.
voix de Stéphane Pigato, Pascal ou Manu pour nous dire ce qu'on écoutait ou pour appeler un auditeur dont c'était l'anniversaire et lui annoncer qu'il avait gagné un gâteau offert par la pâtisserie Rietsch d'Andlau. Non, il y avait juste la musique et le jingle. Mais, même en entendant le jingle, gâteuses et nostalgiques, nous étions persuadées de percevoir une pointe d'accent alsacien, inaudible pour un Français. Il n'y en avait sans doute pas, mais nous l'entendions quand même, forcément. Installées par terre, autour de la table basse, à nous gaver de sashimis, soupe miso, salade de chou, riz, gingembre mariné et wasabi, noyant le tout dans un Merlot réconfortant, à défaut d'un petit rouge d'Ottrott, nous avons entamé le chapitre des réminiscences alsaciennes, la larme à l'oeil, en jouant à qui déprimerait le plus l'autre. "Ah, mais quand je repense à mon bel appartement avec vue imprenable sur la montagne et les cigognes !" sanglotait Charlotte. "M'en parle pas ! Moi j'entendais les oiseaux chanter dans la glycine en fleurs de mon jardin !" m'étranglais-je avec mon wasabi qui arrachait sa mère. Et vas-y qu'on s'englue dans la comparaison dantesque entre l'Île de France et l'Alsace. Et pas une pour rattraper l'autre. Je sors le paquet de Kleenex, Charlotte fait les niveaux de Merlot, on monte le son de la musique en larmoyant. Et telle chanson me rappelle mes 14 ans, quand je faisais des dédicaces avec ma copine Esmeralda du collège Erckmann-Chatrian de Phalsbourg, les boums dans les garages de campagne avec la mère de Danielle qui nous faisait des crêpes, les expéditions à la Club des 5 sur les fortifications de Vauban, les mille-feuilles achetés avant les cours de gym qu'on s'en foutait parce qu'on allait brûler nos calories, le lait que je cherchais à la ferme pour que ma mère pût nous faire des yaourts et même qu'une fois j'ai été griffée par un chat qui avait la rage et on avait du tracer à Strasbourg pour me faire faire un vaccin antirabique à l'institut Pasteur... Et telle autre nous rappelle le Bar Le Tigre et ses soirées endiablées...
Fort heureusement, j'allais abréger nos souffrances et nous éviter le suicide collectif par ingestion massive de Destop, vu que Charlotte n'avait pas son arme de service à domicile : j'étais attendue par Manon et ses amis qui m'avaient conviée à fêter l'anniversaire d'un des leurs dans quelque restaurant obscur des beaux quartiers et sûrement connu de la seule élite. J'avais prévu petite tenue de sortie, à présent tachée de larmes, maquillage de circonstance, devenu lunettes de panda, et baise-en-ville pour dormir chez Manon. Je devais la prévenir sitôt mon dîner terminé. Sauf que je n'ai jamais réussi à la joindre. Etrange, tout de même, que les éléments se liguent contre moi lorsque je fais preuve d'un peu de bonne volonté et d'objectivité... Il m'apparaît désormais clairement que Paris ne veut pas de moi. "Paris, aime-la ou quitte-la !" Ah mais faut pas me le dire deux fois ! Je suis alsacienne, et l'Alsacien est ponctuel et obéissant. Un vrai petit soldat ! Mon statut de première de la classe à lunettes assise au premier rang m'empêche singulièrement de faire sédition. J'ai parfois l'impression d'être l'estranger arrivant en France. Enfin, je me dis
tout ça dans le métro, en fait. D'un côté, y'a tous les Blacks en boubous, les Arabes en djellaba, les clodos en haillons et moi qui ne fais aucun effort de présentation, quitte à passer pour une white trash provinciale. De l'autre, y'a toutes les fashion victims à ballerines Repetto et sac Chloé, le slim qui va bien et la veste de hussard, ou bien les vieux déguisés en chasseurs de Rambouillet, qui roulent en quatre-quatre en chapeau et barbour, ceux-là même qu'on croise dans la rue des Hallebardes à Straß en période de Noël, setter anglais au bout de la laisse et portant paquets Hermès, et qu'on se dit mais c'est pas possible de se trimballer dans un accoutrement pareil, c'est sûrement des Parigots. Idem pour les gens qui se déplacent en patinette. A Paris, c'est normal, mais à Strasbourg, tout le monde se marre tellement c'est ridicule. Alors ouais, des fois, je me sens un peu solidaire de tous ces Africains qui prennent la ligne 13 vers Gennevilliers. Mais c'est bon, j'aime pas Paris, alors je m'en vais... D'autant que j'ai récemment appris que des collègues ne pouvaient pas me blairer. Des collègues très avenantes, tout sourire, des grosses marrantes mais qui se la pètent à aller à des vernissages de feng-shui, de sales hypocrites. Sur le coup, j'ai été un peu affectée par la nouvelle que m'apprenait Payam, l'assistant d'éducation du lycée, alors que nous nous descendions des pintes de 1664 et des fish'n'chips dans le pub irlandais qui se trouve à 50m de chez moi. Hein ? Mais comment ? Des gens ne m'aiment pas ? Mais pourquoi donc ? Mais comment peut-on donc ne pas m'aimer ? C'est pas que j'aime pas qu'on m'aime pas, même si c'est toujours agaçant, mais j'aime bien savoir pourquoi, enfin ce que j'ai fait, quoi. Surtout que dans le milieu du travail, ça devient vite un panier de crabes, compte tenu du fait que le prof est une sale race notoire. Et travailler avec des gens qui vous foutent des bâtons dans les roues sous prétexte qu'ils ont le bras long, bien que gras, peut devenir un enfer. Selon Payam, y'a pas de raison, c'est juste parce que c'est moi, ce que je suis, avec mes tatouages et tout ça. Je suis rentrée chez moi toute bourrée et toute déprimée, avec un collier en plastique lumineux offert par l
e bar. J'ai parlé à David de cette haine dont je faisais l'objet mais il a enfoncé le clou en me traitant de naïve parce que comme si je m'imaginais que tout le monde était fan de moi et que est-ce que je croyais réellement que tout le monde m'aimait à Bischwiller, dans mon ancien lycée...? Ca m'a fait bizarre. Cette éventualité ne m'avait jamais traversé l'esprit. J'aimais tellement tout le monde là-bas qu'imaginer un seul instant que quelqu'un pût ne pas m'apprécier me semblait invraisemblable. Mais je vis peut-être à Bisounoursland.
tout ça dans le métro, en fait. D'un côté, y'a tous les Blacks en boubous, les Arabes en djellaba, les clodos en haillons et moi qui ne fais aucun effort de présentation, quitte à passer pour une white trash provinciale. De l'autre, y'a toutes les fashion victims à ballerines Repetto et sac Chloé, le slim qui va bien et la veste de hussard, ou bien les vieux déguisés en chasseurs de Rambouillet, qui roulent en quatre-quatre en chapeau et barbour, ceux-là même qu'on croise dans la rue des Hallebardes à Straß en période de Noël, setter anglais au bout de la laisse et portant paquets Hermès, et qu'on se dit mais c'est pas possible de se trimballer dans un accoutrement pareil, c'est sûrement des Parigots. Idem pour les gens qui se déplacent en patinette. A Paris, c'est normal, mais à Strasbourg, tout le monde se marre tellement c'est ridicule. Alors ouais, des fois, je me sens un peu solidaire de tous ces Africains qui prennent la ligne 13 vers Gennevilliers. Mais c'est bon, j'aime pas Paris, alors je m'en vais... D'autant que j'ai récemment appris que des collègues ne pouvaient pas me blairer. Des collègues très avenantes, tout sourire, des grosses marrantes mais qui se la pètent à aller à des vernissages de feng-shui, de sales hypocrites. Sur le coup, j'ai été un peu affectée par la nouvelle que m'apprenait Payam, l'assistant d'éducation du lycée, alors que nous nous descendions des pintes de 1664 et des fish'n'chips dans le pub irlandais qui se trouve à 50m de chez moi. Hein ? Mais comment ? Des gens ne m'aiment pas ? Mais pourquoi donc ? Mais comment peut-on donc ne pas m'aimer ? C'est pas que j'aime pas qu'on m'aime pas, même si c'est toujours agaçant, mais j'aime bien savoir pourquoi, enfin ce que j'ai fait, quoi. Surtout que dans le milieu du travail, ça devient vite un panier de crabes, compte tenu du fait que le prof est une sale race notoire. Et travailler avec des gens qui vous foutent des bâtons dans les roues sous prétexte qu'ils ont le bras long, bien que gras, peut devenir un enfer. Selon Payam, y'a pas de raison, c'est juste parce que c'est moi, ce que je suis, avec mes tatouages et tout ça. Je suis rentrée chez moi toute bourrée et toute déprimée, avec un collier en plastique lumineux offert par l
e bar. J'ai parlé à David de cette haine dont je faisais l'objet mais il a enfoncé le clou en me traitant de naïve parce que comme si je m'imaginais que tout le monde était fan de moi et que est-ce que je croyais réellement que tout le monde m'aimait à Bischwiller, dans mon ancien lycée...? Ca m'a fait bizarre. Cette éventualité ne m'avait jamais traversé l'esprit. J'aimais tellement tout le monde là-bas qu'imaginer un seul instant que quelqu'un pût ne pas m'apprécier me semblait invraisemblable. Mais je vis peut-être à Bisounoursland.Donc je n'ai jamais retrouvé Manon et ses amis. Tant pis. Ne valait-il pas mieux, finalement, rester entre Alsaciennes, même si Charlotte est née dans le XIVème arrondissement, mais on lui pardonne au vu de tous les efforts qu'elle fait pour se convertir à l'Alsace ?
Nous avons donc fini la bouteille de Merlot en écoutant la spéciale années 80 et, in vino veritas, avons constaté que, finalement, la France était composée de Paris et de l'Alsace, de deux îlots identitaires ennemis. Autour de ça, il n'y avait rien, un no man's land, des marécages peuplés d'aborigènes, un vide sanitaire...
Nous avons donc fini la bouteille de Merlot en écoutant la spéciale années 80 et, in vino veritas, avons constaté que, finalement, la France était composée de Paris et de l'Alsace, de deux îlots identitaires ennemis. Autour de ça, il n'y avait rien, un no man's land, des marécages peuplés d'aborigènes, un vide sanitaire...
J'ai su, le lendemain, que Manon n'avait plus de batterie dans son Blackberry et que ce n'est que le fatum qui nous a empêchées de nous rejoindre. Mais c'est ce que je dis, le fatum est contre moi. Ou, du moins, contre moi ici. Je vais commencer à coller des affichettes sur les réverbères bas-rhinois pour proposer un de mes reins, ma cornée ou de faire mère porteuse pour la personne qui me proposera du boulot en Alsace. Paris, c'est juste trop plus possible, comme on dit par ici.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire