samedi 6 février 2010

Grandeur & décadence.

Même si ça ne me motivait pas plus que ça, quand j'ai eu mon concours de prof', j'étais quand même vachement fière. Mais la plus fière, c'était ma grand-mère. Quand elle buvait le café avec ses copines, elle leur disait : "Yooo ! Ma petite-fille, c'est pas n'importe qui ! Elle est professeur !". Et la Léontine et la Yvonne ouvraient de grands yeux en engloutissant leurs pâtisseries de chez Litzler : "Ah, mais c'est quelqu'un, ta petite-fille, Alphonsine !". Ma grand-mère bombait alors le torse et prenait son petit air satisfait, constatant que je tenais assurément d'elle, qui n'était pas n'importe qui non plus, ou, du moins, le pensait-elle. Le plus gênant, c'était quand j'étais à côté. Elle me disait : "Firchinia, mais raconte tonc à la Léontine et à la Yfonne où tu es professeur !". Elles prenaient un air poli et c'était proprement affreux. Aussi affreux que quand vous êtes petit, qu'il y a de la visite et qu'on vous demande de chanter quelque chose ou de montrer vos beaux dessins à une assistance qui n'en a visiblement rien à battre mais qui fait mine de s'émerveiller devant vos prouesses miteuses. Mais à leur époque, être professeur, c'était pas rien, contrairement à aujourd'hui, sauf qu'elles ne s'en rendent pas bien compte, les pauvres...
Mais bon, j'étais quand même contente. Je me suis dit pour une fois que je mets pas des yaourts en rayon au Rond Point de la Vigie à 5 du mat', que je déballe pas des retours de commande style Vitrine Magique dans une usine allemande venteuse où toutes les gonzesses parlent Turc, que je ne vends pas des cierges personnalisés avec des lettres dorées à des mamies, que je ne me tue pas le dos à tipper des articles à la caisse d'Auchan et que je n'emplâtre pas la camionnette de la Sernam dans le store de Jacques Dessange en faisant une livraison à la place du calife, je peux encore m'estimer heureuse.
Alors j'ai commencé mon boulot tout bien à Colmar, dans un lycée tout beau, avec des escaliers en bois et plein d'arbres dans la cour qui perdaient leurs feuilles rouges en automne, près du préau. Je m'étais même acheté un tailleur noir super beau et des chaussures à talons vernies pour pas trop ressembler à une élève et pour pas faire honte à ma grand-mère. Ma tutrice s'appelait Sandra. D'ailleurs, elle s'appelle toujours comme ça. Enfin je crois, ça fait un bail que j'ai plus mis les pieds à Colmar et que je ne l'ai plus vue, sauf sur Skype, c'est comme ça que je sais qu'elle s'est coupé les cheveux. Ensemble, on préparait des séquences géniales, sur le Petit Chaperon Rouge ou le Journal de Bridget Jones. En hiver, elle me faisait un bon mug de café et, au printemps, on s'installait sur son balcon avec des cigarettes mentholées et une bière allemande en écoutant les oiseaux. Enfin bon, c'était pas toujours rose non plus, comme la fois où j'ai été inspectée genre 48h après m'être pris la gueule avec la cheftaine des travaux, comme par hasard. Elle voulait pas me payer la totalité de mes frais de déplacements pour aller voir des élèves en stage, comme si c'était ses sous, alors je lui ai claqué la porte au nez en meuglant que puisque c'était comme ça, eh ben je les ferais plus, ses sales visites. Donc, du coup, j'ai été inspectée, puisqu'elle était copine comme cochonne avec la proviseuse. L'inspection a été calamiteuse à souhait, même si j'avais préparé une séance tiptop et que ma classe était super. L'inspectrice et la proviseuse sont arrivées en retard en gloussant dans les couloirs. Elles se sont installées au fond de la salle avec mon cahier de textes et ont passé l'heure à le commenter en ricanant. Pendant l'entretien qui a suivi, l'inspectrice m'a dit que mon début de séance était cahotique parce que j'avais pas branché mon magnéto (genre) et aussi que je m'investissais pas assez dans l'établissement, en faisant un atelier théâtre, par exemple... comme si j'allais monter un atelier alors que je faisais un remplacement d'un mois... Enfin bref... C'est génial parce que maintenant, quand je fais une demande de mutation pour la Nouvelle-Calédonie ou la Louisiane et que je dois joindre une copie de mon rapport d'inspection, merci bien, je suis grillée. Après ça, j'ai acheté une poupée vaudou à son effigie et quand je suis énervée, je lui pique des aiguilles.
Après aussi, ça a été un peu naze pendant quelques années parce que je n'étais que remplaçante. Le rectorat m'a envoyée à Guebwiller, alors que j'avais pas de bagnole et, même si le proviseur-adjoint était super mignon, c'est là que je me suis pris une poignée de gravillons dans la figure sur le parking ; à Mulhouse, et je devais me lever à 4h du mat' pour être à 8h au lycée ; à Ingersheim au milieu des champs et à Schiltigheim, dans un collège classé ZEP où une élève a bombé "sale pute" en bleu roi sur la porte de ma salle.
Puis j'ai eu mon poste fixe à Bischwiller. Là, j'ai rencontré Seb, mon nouveau comparse de séquences, sauf qu'on allait se les préparer au Molly Malone's, qu'on se descendait des pintes de Guinness ou de Carlsberg et que nos cours devenaient un peu n'importe quoi, genre "L'alcool et les putes dans la littérature de voyage", qu'on intitulait pompeusement "Décadence et modernisme chez Pierre Loti", ou un truc du style. Qu'est-ce qu'on se marrait, avec Seb !
Aujourd'hui, je sais pas si les temps ont changé, si les élèves sont devenus plus bêtes ou quoi, ou juste moi une vieille cloche, mais y'a plus rien qui passe. J'ai tenté une séquence sur le football en Turquie (j'avais fait des recherches sur Internet pendant 3 bonnes heures, quand même !), une autre sur un brave Coréen qui est mort après avoir joué pendant 50h en ligne à un jeu vidéo, une troisième sur Fear Factor, quand les candidats doivent plonger la tête dans un aquarium de blattes, d'araignées et de scolopendres pour remporter le totem, mais rien n'a intéressé les élèves. J'en ai même viré une qui a claqué la porte en gueulant qu'elle n'en avait rien à foutre de sortir, t'façon, mes cours, c'était d'la merde.
Avant, j'avais ma salle, avec mon armoire métallique, ma télé, mon lecteur DVD, mes dictionnaires, mon rétro-projecteur et mon antique magnéto. Les travaux des élèves étaient patafixés aux murs, à côté de mes cartes colorées et d'une belle affiche des DNA "Je pense donc je lis". Le soir, je tapais mes séquences sur l'ordi, je remplissais mon cahier de textes avec les titres en rouge et tout, et mon cartable était tout prêt pour le lendemain, sauf, évidemment, quand je me mettais une mine avec Seb, mais c'était le jeudi soir, donc ça allait encore parce que le vendredi j'avais toujours un creux pour aller m'allonger sur le canapé en cuir de la salle des prof' après avoir fait les mots fléchés du Fémina, enfin au moins quand les autres profs ne l'avaient pas chipé ou disséqué pour s'emparer des recettes de cuisine.
Aujourd'hui, c'est comme j'ai déjà dit. 8 ans se sont écoulés et c'est le 9-2. J'ai rien pour bien travailler et, de toute façon, les élèves veulent pas travailler. Le côté positif, c'est que ça demande pas un trop grand investissement personnel. Le soir, je rentre du lycée, je jette mon sac par terre et je me colle devant Facebook, je cuisine, je range, je regarde un épisode des Experts, je bouquine... et le matin, je me lève, je reprends mon sac qui n'a pas bougé d'un poil, je retourne au lycée et, comme j'ai bien 10mn avant la sonnerie, je regarde vite fait avec quelles classes j'ai cours, je photocopie vaguement une vieille page d'exercices, histoire de ne pas arriver les mains vides, tout en sachant qu'en une heure, j'en aurai fait un, voire deux, avec un, voire deux élèves, puisque j'aurai passé le reste de la séance à faire le CRS. De toute façon, les élèves arrivent sans cahier, sans stylo, avec leur MP3 et leur trousse de maquillage. Je ne sers plus à rien. J'ai bien failli avoir mauvaise conscience le jour où j'ai eu le malheur de dire à mon père que les élèves étaient atroces et qu'ils ne s'intéressaient plus à rien, et qu'il m'a répondu : "Ah, mais ma fille, il n'y a pas de mauvais élèves, il n'y a que de mauvais pédagogues !". Ah. Ouais. Merci... Faut dire que lui, dans son petit collège de campagne, en 40 ans de carrière, il n'a eu à se plaindre qu'une seule fois d'un élève qui avait roté pendant son cours et avait refusé de présenter ses excuses. Quel affront pour lui ! Enfin, ça m'apprendra à être prof' de lycée professionnel en banlieue parisienne... J'aurais mieux fait de tout plaquer pour faire pute de luxe en Suisse...

3 commentaires:

  1. En fait, je mets le ris de veau-morilles aux oubliettes, aux cagouinces comme on dit chez vous dans le 9-2, je poursuis mon rêve sans fin mais qui finira par arriver,(drôle de locution) te publier, te disperser dans les turnes déséduquées....c'est trop bien, te lire, c'est trop bien, Michel est d'accord avec moi, y a un style, y a des mots nouveaux, y a un genre, y a surtout du talent. Ton père peut aller se faire mettre, avec tout le respect qu'on doit aux pères dont je suis et je suis de sa génération, donc, qu'il aille se faire faire des rots en classe chez les autres...Nous, on a enfin une vraie muse et on va pas la laisser se perdre, on va faire ce qu'il faut pour qu'on en entende parler...te jure ! Ne t'arrête jamais d'écrire, tu es notre absinthe, et comme c'est interdit, tu vois l'effet que ça nous fait !

    RépondreSupprimer
  2. Hahaha, les cagouinces ! Faudra que je le replace, celui-là, c'est trop marrant !
    Encore merci :D

    RépondreSupprimer
  3. Et toi tu fais quoi, décha, Ev..,Virch,..Sam...euh, comment déchà? Ah voui, Muriel??? Wass? Scheulmamzell?? Dès éch a mizèr...Peuh!! Au moins, Virch..., Ev... au moins elles, elles sont quelquechosse!! Non, Evanchéline et Virchinia, elles sont plus que toi!! Tu peux pas safoir....

    RépondreSupprimer