jeudi 18 mars 2010

What the f*ck is wrong with you people ?

C'est fou comme j'ai toujours été pétrie de certitudes.
Quand j'avais 20 ans, je me croyais immortelle et éternelle. J'étais persuadée que j'épouserais mon premier petit copain et qu'il me ferait 2 beaux enfants blonds comme dans la pub Nutella. Et j'ai fait des pactes de sang avec ma meilleure amie à grand coup de canif même pas désinfecté après avoir gravé nos initiales sur un tronc d'arbre. Et j'ai même pas eu le tétanos...
Quand j'ai quitté l'Alsace, en pleurs, j'ai juré que plus jamais de toute la vie je n'aurais d'autres amis, d'autres collègues, d'autres QG où boire des bières, d'autres élèves à chouchouter, d'autres monuments devant lesquels m'extasier. Normalement, ma vie était finie. Ou bien elle tressaillait à nouveau le temps d'un week-end ou de vacances. Je n'avais plus qu'à me laisser mourir. Pas de faim parce qu'il faut pas abuser quand même, mais au moins de chagrin.
Et puis, avant-hier, à la pause déjeuner, à l'heure printanière où le soleil vous fait plisser les yeux quand vous regardez en direction de la Défense ou de la Mecque, j'ai fait salon avec Manon sur la terrasse du cinquième. Me trouvant moins cernée et moins zombifiée que d'ordinaire, elle m'a dit, entre deux bouchées de hamburger crâmé sur le dessus : "Ah, on dirait qu'enfin Paris te réussit ! Nan, mais t'façon, la province, mais laisse tomber. Moi, j'repartirais pour rien au monde en Franche-Comté ! La province, c'est la mentalité village..." (ou un truc approchant). Et là, alors qu'elle faisait tomber du gras sur ses bottines en daim beiges, mon regard s'est perdu dans la barquette de frites pas cuites posée dans son alu sur le parapet, et je me suis dit qu'elle avait juste trop raison.
Je me suis insurgée contre ma soeur qui insinuait que je me la pétais depuis que j'étais "montée" à la Capitale, mon médecin traitant de Schiltigheim qui trouvait que j'avais un look très parisien (alors que je n'ai pas acheté de fringue depuis 5 ans et que j'ai exactement la même touche que quand je bossais à Bischwiller), mes élèves qui me disaient "Nan mais Madaaaame, ça s'voit trop que vous habitez à Paris, vous être trop stylée, vous devriez être mannequin à la Fashion Week, wèsch !", ou une collègue qui m'a demandé si j'étais parisienne, et là je me suis dressée sur mes ergots en clamant à la cantonnade que ah, mais jamais, faudrait me passer sur le corps d'abord ! Même le concessionnaire VW de Levallois, à qui je venais de demander le coût de l'heure de main d'oeuvre (101€04), avant de lui faire remarquer que c'était tout à fait exorbitant, m'a regardée en ricanant et m'a dit : "Haha, mais ma pauvre dame, c'est normal, en Alsace, vous prenez un champ, vous mettez une concession au milieu et on n'en parle plus ! C'est pas les mêmes taxes qu'ici !". Je lui ai demandé s'il insinuait qu'on était des bouseux et je suis partie. Pendant longtemps, j'ai défendu mes couleurs et je me serais bien promenée avec une coiffe alsacienne, un T-shirt "I love Huguette Dreikaus" et une cigogne en laisse, si j'avais pu...
Aujourd'hui, et après de récents événements survenus dans les steppes glaciales du Grand Est, je suis un peu plus modérée. Peut-être est-ce l'Alsacien qui en veut à qui a osé déserter the land of milk and honey et peut-être parce que les absents ont toujours tort, mais j'ai l'impression désagréable que l'Alsace est un gigantesque salon de coiffure.
Ca m'a fait penser que j'étais fan des salons de coiffure et assimilés.
Mon coiffeur est gay. Ce qui n'est pas particulièrement étonnant. Les coiffeurs gays sont les seuls à me couper les cheveux correctement.
Mon coiffeur gay est copain comme cochon avec ma manucure italienne. Je suis ultra-contente de les avoir rencontrés. Avant, j'allais au centre ville de Strasbourg. Mon coiffeur n'était pas gay mais c'était un sacré fêtard et il devait bien fréquenter quelques gays quand même pour me couper aussi bien les cheveux. Mais je n'avais pas de manucure attitrée, toujours une nouvelle petite, fraîchement émoulue de son CAP de prothésiste ongulaire, chez qui je devais toujours faire la queue, comme à la poissonnerie.
Tout ça était à peu près cool, mais finalement très impersonnel. Ces lieux brassaient trop de populace et c'était vaguement gonflant.
Oh, bien sûr, j'avais toujours droit à ma tasse de Nespresso et son carreau de chocolat à 70% aux éclats de fèves de cacao du Brésil sur la soucoupe, et un vieux Vogue écorné de 4 mois d'âge, pour me faire patienter avec mes bouts d'alu sur la tête ou une patte dans le caisson à UV... mais il me manquait cette intimité familiale et villageoise où on apprend que le fils du pharmacien s'est installé à New-York ou que la femme du boucher a fait une embolie pulmonaire. Les salons de campagne sont aux scoops pipoles ce que les forums de discussion sont aux débats d'internautes : de vastes paniers à linge sale où sont triés sélectivement le blanc, le noir et le délicat. Sociologiquement passionnant et riche en réponses à des questions qu'on n'avait même pas eu l'idée de se poser.
Bref.
Puis j'ai rencontré mon nouveau coiffeur gay et ma nouvelle manucure italienne, installés dans les beaux quartiers de la ville, qui m'accueillaient eux aussi avec une tasse de Nespresso, m'invitaient à fumer avec eux dans leurs backrooms, derrière leur rideau à strass, m'installaient sur un canapé léopard ou un fauteuil massant néo-baroque en moleskine rouge, et jouaient aux concierges du beau monde avec l'ami, le client ou le collègue.
Tandis que je me faisais masser le crâne sous une mousse parfumée aux 53 acides de fruits lipo-tenseurs ou laquer ma french toute fraîche, j'apprenais incidemment que Monsieur Machin du club de sport Bidule trompait allègrement sa femme depuis des lustres et venait d'assister à l'accouchement de sa maîtresse qu'il avait engrossée... ou que Madame Truc, salope décatie de son état, se tapait, entre autres, son patron, tandis que son officiel bossait comme un nègre pour lui payer sa prochaine paire de Jimmy Choo.
Plus chers qu'un psy, pas remboursés par la sécu, ces hauts lieux de la beauté et leur déco feutrée sont propices à la confidence. Les gens lâchent 40 ou 120€ pour raconter leur life. Ils passent 1h chez la manucure, 2h chez le tatoueur, 3h chez le coiffeur. Une relation de confiance s'établit avec qui s'occupe de votre corps. Le salon devient un confessionnal et on se livre, on s'épanche, par vantardise, besoin de conseils ou juste d'un peu d'attention neutre. Autant rédiger son auto-interview pour Closer...
Je connais des peoples et je connais des crevards. J'ai traîné dans des claques miteux avec l'autochtone underground, dans des tripots fashion peuplés de pétasses niaiseuses et de bellâtres amibiens, dans des gastro avec des pseudo-notables et dans des salons de beauté cultivant de fragiles secrets d'alcôve, comme les femmes d'Henri IV confinées dans les appartements secrets du Château des Reines. Et je sais que les secrets des uns deviennent les sujets de discussion des autres. Avoir des anecdotes croustillantes à raconter sur les histoires de cul des gens confère au conteur la notoriété inutile d'un paparazzo de Public. Il y a quelques temps, je fulminais contre les gens qui ne pouvaient s'empêcher d'ouvrir leur gueule et fourrer leur groin partout. Puis j'ai pensé qu'ils ne cherchaient pas forcément à causer du tort. En tout cas, pas ma manucure ou mon coiffeur, qui n'avaient rien à voir avec des raclures de bar. Ils étaient une mine d'informations passionnantes, de précieux et innocents alliés. J'entendais ou écoutais un florilège d'histoires que je triais ensuite, puis je m'amusais à contempler la grandeur et la décadence des gens en général et des courtisanes en particulier. Et je me demandais toujours à qui profitait le crime, tout en constatant qu'il ne payait pas.
Mes indic' de l'esthétique m'offraient des mises à jour automatiques (p'tain, on dirait du Abd-El-Malik !). Mes nettoyages de printemps réguliers et mes info en temps réel me permettaient d'être au courant de ce qui se tramait dans ma ville, et peut-être contre moi, pour ne pas risquer de finir en dinde de la farce. Car je peux être une boîte de Pandore.
Comme dit un vieux proverbe nomade : "Nique-moi la gueule et t'as plus qu'à quitter le pays !".
Mais je m'égare. Maintenant que je suis loin, le salon de coiffure et le Café des Bons Amis m'agace. Sûrement parce que je suis devenue un des cancans privilégiés des oisifs qui y traînent. Ca m'agace parce que je suis ici et que je ne peux même pas contrer les procès d'intentions qu'on me fait là-bas. Je croyais naïvement que tout était éternel et je constate qu'il n'en est rien. De toute façon, je ne vais plus chez le coiffeur, et ça vaut mieux.
Je commence à apprécier l'anonymat parisien...
Tiens, au fait, on a eu de la terrine de porc à la cantine ! Je suis vachement contente !

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