L'autre soir, alors que j'étais assise devant la porte de la maison de mes parents à Phalsbourg, avec ma tisane réglisse-menthe brûlante et ma cigarette roulée sans additif, j'écoutais grincer le volet en bois des voisins dans la nuit venteuse et, tout en fixant le lampadaire terni par des milliards de moustiques morts, j'ai à nouveau loué la sagesse populaire. Ca me fait toujours cet effet quand je rentre à Ithaque, loin des tentations et des lumières de la ville. J'enfile ma robe à fleurs de Petite Maison dans la Prairie et je médite sur le sens du monde, l'infinité des étoiles, pourquoi il y a de l'être plutôt que rien et patacouffin. Ce soir-là, donc, en même temps que je m'ébouillantais le gosier, je me suis dit qu'il n'y avait pas pire aveugle que celui qui ne voulait pas voir ou que, parfois, certaines choses étaient plantées juste sous notre nez et qu'on ne s'en rendait même pas compte. Exemple :
Ca fait 7 mois que je me lamente sur la nullité de Paris style y'a rien de bien, c'est juste trop pourri tout ça, alors qu'en fait, des trucs bien, y'en a plein, mais je suis tellement butée que j'avais estimé, a priori, qu'il n'y en avait pas. C'est mon côté alsacien.
Aujourd'hui, je me rends compte, la queue entre les jambes, qu'il y a quand même des coins super la classe.
Aujourd'hui, je me rends compte, la queue entre les jambes, qu'il y a quand même des coins super la classe.
Prenons d'abord la rue Mouffetard. Déjà, elle est jolie, tout en pente et pavée. Po
ur y accéder, on peut emprunter une ruelle avec des tags magnifiques sur les murs, genre un tigre trop bien fait. Y'a des restau tout du long, qu'on se croirait presque en province, avec tel troquet qui sert du Picon et telle brasserie de la salade périgourdine. Y'a des espèces de petits marchés permanents qui débordent dans la rue et, le soir, quand on sort du cinéma à 6€50 la place (y'a que 2 minuscules salles glaciales, mais bon, on s'en fout), des fruits écrasés, des fanes de légumes et des têtes de poissons traînent par terre. Mais le plus chouette dans la rue Mouffetard, c'est son nom, parce que quand j'étais petite, j'avais un livre qui s'appelait La Sorcière de la Rue Mouffetard, et il me faisait ultra-peur, alors aujourd'hui, forcément, j'ai de la sympathie pour cette rue, même si un F2 en duplex ne s'y monnaye pas à moins de 2500€ par mois parce que c'est un quartier de bobo chics à Birkenstocks et cabas recyclables.
ur y accéder, on peut emprunter une ruelle avec des tags magnifiques sur les murs, genre un tigre trop bien fait. Y'a des restau tout du long, qu'on se croirait presque en province, avec tel troquet qui sert du Picon et telle brasserie de la salade périgourdine. Y'a des espèces de petits marchés permanents qui débordent dans la rue et, le soir, quand on sort du cinéma à 6€50 la place (y'a que 2 minuscules salles glaciales, mais bon, on s'en fout), des fruits écrasés, des fanes de légumes et des têtes de poissons traînent par terre. Mais le plus chouette dans la rue Mouffetard, c'est son nom, parce que quand j'étais petite, j'avais un livre qui s'appelait La Sorcière de la Rue Mouffetard, et il me faisait ultra-peur, alors aujourd'hui, forcément, j'ai de la sympathie pour cette rue, même si un F2 en duplex ne s'y monnaye pas à moins de 2500€ par mois parce que c'est un quartier de bobo chics à Birkenstocks et cabas recyclables.La rue Oberkampf est bien aussi, d'une part parce qu'elle me fait penser au groupe éponyme et, d'autre part parce qu'il y a des boutiques microscopiques avec plein d'objets bizarres à vendre, des bars à soupes, des rideaux de fer taggés et des tas de gens lookés devant le Nouveau Casino quand il y a des concerts cools, qui boivent de la bière dans la rue, et ça me fait penser aux concerts en Allemagne.
Y'a encore le coin autour de la station de métro Ternes. Y'a un kiosque à journaux, le boucher avec son enseigne tête de veau, la boulangerie avec des mini-macarons multicolores en devanture, le fromager, le poissonnier, des poulets qui rôtissent sur le trottoir près du primeur, un bouquiniste, un papetier et l'Indiana Café où on s'installe avec Charlotte face à la rue. On se descend une pinte de blonde accompagnée de quesadillas épicés au piment japaleno en critiquant les gens qui bouffent leur hamburger à la fourchette et au couteau, avec des têtes tellement graves qu'ils ont sûrement été finis à la Météor ou qu'ils travaillent dans une casse automobile des Ardennes pendant que leur fils Johnny est enfermé dans un placard.
Faut dire que quand je suis avec Charlotte, les choses deviennent tout à coup chouettes. Même le métro devient marrant parce qu'on est debout au milieu de la foule dépitée et stressée, qu'on se regarde en coin et qu'on se mord la joue pour ne pas rire parce qu'unetelle est rentrée avec ses deux mioches dans le wagon et que l'un des deux se casse la binette sur la poussette de l'autre tandis que leur mère, qui ne doit même plus avoir le temps de se laver les cheveux, se retient au vanity.
Charlotte, par exemple, je l'avais sous le nez depuis le début. Elle a passé des mois à me proposer de faire des trucs, genre une avant-première avec John Travolta sur les Champs et tout ça, et d'aucuns auraient tué pour y assister, sauf que moi j'ai fait mon autiste alsacienne. Sa patience a fini par porter ses fruits et maintenant, allez savoir pourquoi, je trouve Paris vachement bien.
Du coup, mes retours en Alsace sont de plus en plus compliqués. Le plus difficile, c'est de ne plus y avoir de maison. Au début, c'est fun de squatter à droite à gauche. On est tellement content de retrouver ses gens qu'on ne se pose pas de question métaphysique. On arrive, on est accueilli à bras ouverts avec une bouteille de Gewürtz et un jambonneau au munster. On pose sa valise près de son matelas gonflable, on raconte l'au-delà à son auditoire médusé, chaque instant est pareil à de l'ambroisie. On demande des nouvelles des uns et des autres, on se délecte du moindre événement alsacien, on s'extasie devant des colombages moisis ou une vieille cigogne.
Et, tout à coup, un beau jour, tout cela devient fatigant. J'ai fini par en avoir marre de me la jouer Joe l'Incruste, et surtout de me trimballer avec ma maison dans mon coffre, même si mes grands-parents étaient roumains et que j'ai, à n'en pas douter, des gènes de Romano en moi, même si j'aime pas le hérisson grillé. Quand je suis en Alsace, je vis dans ma bagnole. On y trouve 50 CD, des canettes de Red Bull, plein de fringues et de shoes, à manger et tout. Et je suis sans cesse pendue au téléphone pour pouvoir compléter mon tableau à double entrée scribouillé sur une feuille A4 pliée dans mon sac : en abscisse, les prénoms des gens que je veux voir et, en ordonnée, les jours où je suis là. Et je coche. Bon alors, déjeuner avec Ayten, apéro avec Jean-Phi, dîner avec Peterle... Bref, un truc de ministre. C'est naze. Même qu'une fois ça m'a tellement saoulée de mendier le gîte et le couvert que j'ai décrété, en mon for intérieur, que j'allais dormir dans ma voiture après une soirée au Café des Anges. Sauf que, bien sûr, cette nuit-là, il s'est mis à neiger, la température est tombée sous zéro et j'ai frisé l'hypothermie dans ma Golf. La classe internationale !
Faut dire que quand je suis avec Charlotte, les choses deviennent tout à coup chouettes. Même le métro devient marrant parce qu'on est debout au milieu de la foule dépitée et stressée, qu'on se regarde en coin et qu'on se mord la joue pour ne pas rire parce qu'unetelle est rentrée avec ses deux mioches dans le wagon et que l'un des deux se casse la binette sur la poussette de l'autre tandis que leur mère, qui ne doit même plus avoir le temps de se laver les cheveux, se retient au vanity.
Charlotte, par exemple, je l'avais sous le nez depuis le début. Elle a passé des mois à me proposer de faire des trucs, genre une avant-première avec John Travolta sur les Champs et tout ça, et d'aucuns auraient tué pour y assister, sauf que moi j'ai fait mon autiste alsacienne. Sa patience a fini par porter ses fruits et maintenant, allez savoir pourquoi, je trouve Paris vachement bien.
Du coup, mes retours en Alsace sont de plus en plus compliqués. Le plus difficile, c'est de ne plus y avoir de maison. Au début, c'est fun de squatter à droite à gauche. On est tellement content de retrouver ses gens qu'on ne se pose pas de question métaphysique. On arrive, on est accueilli à bras ouverts avec une bouteille de Gewürtz et un jambonneau au munster. On pose sa valise près de son matelas gonflable, on raconte l'au-delà à son auditoire médusé, chaque instant est pareil à de l'ambroisie. On demande des nouvelles des uns et des autres, on se délecte du moindre événement alsacien, on s'extasie devant des colombages moisis ou une vieille cigogne.
Et, tout à coup, un beau jour, tout cela devient fatigant. J'ai fini par en avoir marre de me la jouer Joe l'Incruste, et surtout de me trimballer avec ma maison dans mon coffre, même si mes grands-parents étaient roumains et que j'ai, à n'en pas douter, des gènes de Romano en moi, même si j'aime pas le hérisson grillé. Quand je suis en Alsace, je vis dans ma bagnole. On y trouve 50 CD, des canettes de Red Bull, plein de fringues et de shoes, à manger et tout. Et je suis sans cesse pendue au téléphone pour pouvoir compléter mon tableau à double entrée scribouillé sur une feuille A4 pliée dans mon sac : en abscisse, les prénoms des gens que je veux voir et, en ordonnée, les jours où je suis là. Et je coche. Bon alors, déjeuner avec Ayten, apéro avec Jean-Phi, dîner avec Peterle... Bref, un truc de ministre. C'est naze. Même qu'une fois ça m'a tellement saoulée de mendier le gîte et le couvert que j'ai décrété, en mon for intérieur, que j'allais dormir dans ma voiture après une soirée au Café des Anges. Sauf que, bien sûr, cette nuit-là, il s'est mis à neiger, la température est tombée sous zéro et j'ai frisé l'hypothermie dans ma Golf. La classe internationale !
Enfin voilà, il y a eu ce moment de flottement où je me suis sentie apatrid
e. Et j'ai fini par me demander pourquoi j'aimais donc tant l'Alsace. Je crois aujourd'hui qu'on aime une région quand on y connaît des gens qu'on aime. Sans ma géniale crew alsacienne, apprécierais-je autant les géraniums et le baeckehoffe ? Et comment puis-je encore détester Paris lorsque j'ai quelqu'un avec qui critiquer les joggers du dimanche matin qui ahanent le long de la Seine ?
e. Et j'ai fini par me demander pourquoi j'aimais donc tant l'Alsace. Je crois aujourd'hui qu'on aime une région quand on y connaît des gens qu'on aime. Sans ma géniale crew alsacienne, apprécierais-je autant les géraniums et le baeckehoffe ? Et comment puis-je encore détester Paris lorsque j'ai quelqu'un avec qui critiquer les joggers du dimanche matin qui ahanent le long de la Seine ?Tout ça pour dire que je n'ai pas obtenu ma mutation pour l'Alsace et qu'intrinsèquement, c'est pas bien grave. J'aurais tout aussi bien pu être envoyée à Vitry-le-François ou dans le Sud à écrire des blogs pour raconter l'indicible quotidien d'une Alsacienne obligée de bouffer des canapés de tapenade et torcher du rosé, sur une nappe à impression olives qui pue la lavande, avec des saletés de cigales en fond sonore...

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