lundi 13 septembre 2010

Psychanalyse d'un film d'horreur

Ca commence comme un film normal. Gros plan sur l'héroïne, une espèce de starlette qui devait jadis jouer dans des téléfilms de l'après-midi sur M6. Elle dort à poings fermés avec son chat gris. Un trait de lumière noie la chambre dans une semi-pénombre toute douce. Puis gros plan sur le réveil matin : 5h29. 1mn plus tard, la sonnerie tire notre héroïne de ses rêves alsaciens.
Elle se lève, à l'ouest, titube jusqu'à la salle de bain en se cognant le doigt de pied contre le montant de la porte et se regarde dans le miroir. Nous, le spectateur, on sait que c'est un film d'horreur, alors on s'attend à apercevoir soudain le reflet d'un zombie ou d'un serial killer. Mais non, c'est encore trop tôt dans le scenario. De toute façon, la fille n'est pas blonde, elle ne peut pas se faire buter dès le début de l'histoire. Elle se fait couler un café, mais il n'y a ni grille-pain dans la cuisine, ni poêle ou rôtissent des pancakes. Mmm... Encore un film français à petit budget... Puis elle prend sa douche, se prépare et sort dans la rue déguisée en golden girl. Y'a pas de taxi jaune dans le 9-2, alors elle prend sa Golf et allume la radio. Nous, on entend bien que ça parle de trucs pas nets, genre c'est la rentrée des classes ce matin, mais elle, elle y fait pas gaffe, elle regarde par la fenêtre et rêvasse au feu rouge. L'atmosphère commence à devenir stressante. On a envie de lui dire mais fais demi-tour, imbécile, ne va pas par là ! tout en jetant du pop corn sur l'écran tant on est impuissant à changer le cours des choses. Mais non, elle, elle continue, gourde qu'elle est. Limite elle y va en souriant. Raaah, mais c'est pas possible d'être aussi bête !!!
Dans les films d'horreur, y'a toujours la grande route éclairée, avec des commerces et du monde, et le petit itinéraire bis, le chemin qui traverse les bois, sombre et pas goudronné, indiqué par un pauvre panneau "Déviation" que le tueur a mis là exprès. Alors, forcément, notre starlette ne prend pas la A14 pour aller à son travail mais plutôt les petites routes qui traversent les patelins et la forêt de Saint Germain-en-Laye. Naturellement, elle ne fait pas non plus attention aux signes. Parce qu'il y en a toujours, des signes... En Alsace, elle les aurait vus, les cygnes, mais là, non. Ni le vieil homme noir édenté qui tape à sa fenêtre pour lui demander une pièce (là, normalement, le spectateur sursaute dans son siège), ni le pigeon écrasé sur le bord de la route. Et elle continue. Elle essaie de passer un coup de fil à son père pour lui souhaiter une bonne rentrée des classes mais, étrangement, elle n'a plus de réseau. Et ne trouve toujours pas ça bizarre. Elle a déjà fait le trajet jusqu'à son nouveau travail mais elle se paume à l'entrée de la ville et s'arrête à la station service BP. Le pompiste n'est plus le même. Il est blafard et a un drôle de sourire. Il lui indique son chemin et lui conseille d'être prudente mais elle le prend pour un attardé et s'en va. Bien sûr, le spectateur qui, lui, est intelligent, aura tout de suite deviné qu'il est de mèche avec le groupe de psychopathes consanguins et cannibales qui vivent reclus dans des HLM crasseuses au fond desquelles s'entassent des bocaux d'yeux humains, des bras et des jambes qui sèchent à des crochets, des lunettes , des chaussures et des porte-monnaie volés à leurs nombreuses victimes, des haches et des scies, tandis que mijote une tête dans une cocotte et qu'on perçoit des hurlements derrière la table envahie de mouches et de restes de repas pourris.
Lorsque notre héroïne arrive dans la cour du lycée, l'ambiance n'est plus la même. Elle entend des rires sarcastiques mais ne voit personne. Elle presse le pas, mais, forcément, elle a de minuscules escarpins qui l'empêchent d'aller bien vite. Lorsqu'elle arrive dans la salle des prof, tout est lugubre. Les gens s'arrêtent de parler. La porte d'un casier grince. La machine à café râle. Une porte claque. Ses futurs collègues ont l'air malade. Ils sont un peu sales et se jettent des coups d'oeil entendus.
Alors elle file dans sa salle. Bien sûr, cette salle est tout au bout d'un couloir hyper-sombre. Il y a juste la lueur verdâtre de l'enseigne sortie de secours qui clignote et grésille. Ses pas résonnent sur le carrelage abîmé et l'humidité suinte des murs. Des ombres passent furtivement derrière elle dans un bruissement d'élytres. Dans la salle de cinéma, personne n'aurait emprunté ce couloir, jamais. Le terreur est à son comble. Soudain, elle entend le souffle de quelqu'un qui la suit. Elle accélère, court, se tord la cheville, claudique jusqu'à sa porte, fouille frénétiquement dans son sac pour trouver les clefs, les fait tomber par terre, les ramasse, en essaie une, puis une autre, puis une troisième. Evidemment, c'est la dernière du trousseau. Elle se précipite dans la salle et ferme derrière elle. En nage. Dans le couloir, on entend une respiration rauque. Puis quelqu'un se met à griffer et à tambouriner à la porte. Elle cherche son portable, mais elle l'a perdu dans sa course. Enfin, le bruit cesse. La sonnerie du lycée fait sursauter notre héroïne. Elle ouvre doucement la porte et là, une horde d'individus aux têtes de dégénérés de fond de vallée se précipite dans la salle en hurlant.
Elle dispense ses cours lentement, atrocement, dans une ambiance à vous glacer les sangs et des mouches à viande qui bourdonnent devant son bureau. Ses élèves parlent un dialecte étrange ("Wèsch, sur le Coran d'la Mecque, tchas vu l'aut' bâtard, la vie d'ma mère, comment j'vais lui niquer sa race à c'fils de pute !") et poussent des grognements peu rassurants.
A la récré, elle trouve quelques collègues sympa. Comme dans tous les films d'horreur, y'a un noir, un Arabe, une blonde et un geek à lunettes et cheveux gras. L'Arabe tombe le premier. Ca peut pas être la blonde parce que le tueur l'aura séquestrée dans une salle de classe, ni le noir car il faut le pourcentage de gens de couleur qui résiste. Le geek va devoir aider l'héroïne à s'en sortir. Donc l'Arabe tombe. Un élève psychopathe a mis de la Super Glu sur une clanche et il y laisse sa main déchiquetée en hurlant aux autres de se sauver. Le noir se prend un Tipex sur la tempe et meurt. La blonde est séquestrée par ses élèves sanguinaires et meurt sous les coups. L'héroïne et le geek s'en sortent, franchissent le portail de la cour à 17h en rampant, blessés et en sueur.
Non, allez, je rigole... Le seul truc vraiment horrible dans mon nouveau lycée, c'est les araignées. Y'en a des énormes, beiges, à stries, qui font leur toile au-dessus de la salle des prof et m'empêchent d'accéder à l'antique photocopieuse. Mais bon, ça veut dire que je suis de retour à la campagne. Et ça, ça n'a pas de prix. Pour tout le reste, y'a Mastercard.

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