lundi 13 septembre 2010

X-Files

Le jour de la rentrée des classes, c'est dingue. J'ai fait une découverte stupéfiante. Je suis partie hyper tôt de chez moi. Je suis sortie dans la rue. Le soleil apparaissait derrière les immeubles, tout clair et tout brillant. Il ne faisait pas encore une chaleur à crever et les trottoirs étaient mouillés, lavés par la ville, au Kärcher. Je marchais tranquillement sur le trottoir, le long du cimetière et, tout à coup, alors que je passais devant la concession Royal Enfield et des palmiers en pots génétiquement modifiés, je me suis arrêtée tout net et dressée sur mes ergots pour écouter. J'ai tendu l'oreille. Puis retendu l'oreille. Et je n'ai rien entendu. Je veux dire : j'ai entendu RIEN. Le silence. Un vague oiseau ici. Un souffle d'air là. Et puis c'était tout. Le contraste avec la même rue en journée était saisissant. Pas de voiture klaxonnant, de moto vrombissant, de sonnerie de l'école maternelle retentissant, de flic sifflant, de gamins piaillant, d'ouvrier marteau-piquant, de sirène hurlant, de jeunes cadres dynamiques plaisantant, de clodos vociférant, de terrasse rigolant. Rien. Le silence. J'en ai été presque étourdie. Etourdie et d'une zénitude confondante. Le silence était si absolu que je me croyais sourde.
Eurêka ! Je venais de comprendre que le problème de Paris et alentours, c'était le bruit. Il règne ici un brouhaha permanent. Et, en continu, le brouhaha devient vacarme.
Le deuxième problème, c'est les gens. Là, en l'occurence, ils rentraient de vacances et commençaient doucement à envahir la rue. Y'a quelques années, y'avait une pub à la télé pour les plats surgelés Marie, je crois. Et notamment une pour le riz cantonnais. Tu voyais une meuf qui avait invité ses copines à dîner. Elle avait recréé une ambiance juste trop ethnique (ta mère), avec table basse, petite nappe en patchwork, bougies parfumées dans des photophores recouverts de bambou équitable, encens, sets en paille, assiettes et baguettes en bois. Visiblement, elle revenait d'un voyage mais juste trop incroyable en Chine et avait préparé du riz cantonnais. Elle-même portait une tenue style je suis femme au foyer dans une yourte des steppes mongoles. Et, devant ses copines s'extasiant devant la déliciosité de son riz cantonnais, elle disait un truc du genre : "Ouais, mais si tu veux, j'ai vécu un mois dans une famille chinoise, tu vois, juste trop traditionnelle, et j'ai vécu comme eux, et ils m'ont appris cette recette juste trop ancestrale, tu vois...".
Alors ce matin, quand je suis partie au lycée, tous ces gens reprenaient le chemin du boulot, et j'ai repensé à cette pub. Il y avait un soleil dingue, qui faisait pas du tout penser à la rentrée des classes et on se serait cru encore en plein été.
Les jeunes cadres dynamiques allaient nonchalamment à leur bureau de chez Total ou Guerlain en Birkenstocks, pantalon et chemise en lin brut, dent de requin autour du cou et bracelet de cuir au poignet. Certains autres en chemise claire même pas rentrée dans leur ignoble pantacourt en K-Way, et baskets de cyclistes.
Les pétasses évoluaient en sandales-Jésus, jupe Woodstock ou sarouel bleu genre homme bleu du désert, bracelet de cheville et chemisier moldave. Le tout dans des odeurs de patchouli, de monoï, de vanille, de mûre ou de lavande achetée sur le marché de Sault. L'odeur m'a retourné le coeur parce que je sortais de mon petit-déj', mais aussi parce que j'avais le bide en vrac après avoir mangé un steack-frites sûrement bourré de salmonelle au restauroute de la station Agip où on s'était arrêté avec Charlotte et Luc en rentrant d'un déménagement éclair en Alsace.
Les rues Wallstreet de Levallois ressemblaient soudain aux hauts plateaux tibétains, grouillant de hippies-chics, de fumeurs d'opium de Katmandou et de sherpas en guenilles précédant Alexandra David-Néel. Tous rentrant de leur voyage à 3000€ avec Terres d'Aventure.
Bref. Je suis donc partie pour mon lycée et ma journée, la première dans le 7-8, a été un émerveillement. J'ai parcouru 26km. D'abord dans de longs tunnels traversant la Défense et Nanterre, des kilomètres dans la nuit, avec de gros ventilos au plafond, à guetter les radars et les sorties de secours vert fluo. Et, tout à coup, je suis arrivée dans le 7-8, contournant un petit rond-point tout fleuri. Et le paysage a changé. J'ai longé la Seine, sur une longue route toute droite bordée d'arbres rougeoyant, passant la Villa des Impressionnistes, des maisons en bois du style ottoman, de grosses propriétés en pierre noircie, des péniches et de petites îles, des restaurants coquets, des résidences flambantes. J'ai traversé Bougival, Louvecienne et Port-Marly dans un calme saisissant. La Seine étincelait et les arbres flottaient dans le silence. Puis je suis arrivée à Saint-Germain-en-Laye, et dans la forêt, brumeuse et ensoleillée. Ici ou là, un panneau attention aux biches me ravissait. Les putes signalaient leur présence aux passagers de la départementale en accrochant des sachets en plastique au bout d'une branche (j'en ai même vu une, une blondasse de l'Est, qui entraînait un bon père de famille dans les fourrés, tandis qu'il abandonnait sa Multipla sur le bas-côté, avec le siège auto et une tortue en peluche ventousée à la fenêtre arrière, dégueu...). Les automobilistes étaient détendus. Cette route est un ravissement.
Et je travaille dans le lycée le plus cool de tous les temps. Pas un de mes élèves ne porte training autrement que pour aller en sport. Chacun me salue en entrant en classe, sourit, se tait et me répond en levant le doigt. Mes classes adorent mon accent et me disent que j'ai de beaux yeux. La cantine est délicieuse, et quand je n'y vais pas, je mange ma salade de thon sur l'herbe à côté du parking, en compagnie d'une famille chats qui vit dans un tas de bois. Il y a une zone fumeurs dans la cour, avec des bancs, sous les tilleuls et les marronniers, et des tas de belles feuilles mortes partout, qui font scrouitch scrouitch quand on marche dessus. En face, un petit Portugais tient une gargote au plat du jour à deux sous, que l'on mange sur une terrasse, avant de goûter une espèce d'Amaretto local absolument divin. Mes collègues sont gentils. J'ai du matériel. Et je suis en week-end le jeudi soir. J'hallucine. Je me demande parfois si je ne suis pas plongée au coeur de la Zone51, tandis que l'Armée fait des expériences chimiques sur les élèves pour les rendre dociles.
Et le mardi, je donne 8 heures de cours dans un IUT de thermodynamique énergies renouvelables nucléaires ou je sais pas quoi. Mes étudiants sont beaux, gentils, drôles, intelligents, ils ont eu leur Bac S avec mention, font du violon, du piano ou de l'aviron, sont abonnés à Marianne et lisent Tolstoï. C'est pas simple pour moi qui parle l'Angloys comme une vache l'Espagnol, alors je suis obligée de bosser comme une dingue pour faire des cours potables genre qui volent dans les hautes sphères, mais ça me sort un peu de Dora l'Exploratrice et de Where is Brian ? Du coup, je deviens incollable en panneaux solaires et gaz à effets de serre.
Enfin, tout va bien, même si je suis exténuée à force de me lever à 5h30 pour éviter les embouteillages. Je ne sais pas si c'est parce que j'ai remplacé le Sidi Brahim par les anti-dépresseurs ou si c'est parce que je vais enfin m'installer avec Charlotte en face d'un Custom Shop et d'un spa mais bon, ça va. Je vais bientôt avoir anniversaire, je recevrai 36 ans. Il était temps que les choses se tassassent !

6 commentaires:

  1. Ooooooooh, Gzmgz!!!! Tu fais école sur l'île aux enfants ma parole!!! Trop de la chaaaaaance!!!
    Moi, mes CM1, quand je leur demande de trouver le verbe dans la phrase, il me soulignent "surtout" ou bien "eucalyptus" (qui, soit dit en passant, pourrait bien être un verbe du 3ème groupe au passé simple, non...???)ou encore "finalement", parce qu'il y a "ent" et qu'ils sont plusieurs....
    T'en as des beaux, drôles, intelligents... Enfin!!!! Tu m'en vois ravie pour toi...

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  2. Eucalyptus ? Il font du Latin ? Ouah, la chance ! T'as les fils du pharmacien et du vétérinaire de Locqueltas?

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  3. Ton anniversaire ! mais quel jour !? ;), content pour toi que le ciel s'éclaircisse

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  4. J'ai anniversaire le 29... Si toi tu ne t'en souviens pas, qui donc va s'en souvenir ???

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  5. C'était du second degré je m'en rappelle très bien ;), même que je t'ai envoyé un seumeuseu le jour j, sans réponse d'ailleurs...portable noyé dans la Seine ?

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  6. Boah, non, je suis tellement naze que tout est en jachère : mails, courrier, sms... Merci pour ton sms, en tout cas :D

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