samedi 11 décembre 2010

Psychanalyse des contes de fées.

Je viens de constater un truc assez bizarre. En fait, je crois que je suis comme les chats. Je ne m'attache pas à mon maître mais à mon environnement.
Charlotte et moi avons enfin trouvé notre résidence secondaire, à Puteaux, un F2 de 35 m2 à 800€. L'agence l'appelle "appartement atypique dans immeuble de caractère". Nous, on constate juste que le sol et les murs ne sont pas droits. La cuisine est minuscule, et la salle de douche, encore pire, genre 1m2. On peut faire pipi en se brossant les dents et en se lavant les cheveux en même temps. Ca devait être une gonzesse qui habitait dedans car elle est "framboise" (la salle d'eau, pas la gonzesse), y'a des strass de collés sur le miroir et des autocollants avec des roses sur la porte. Faut vite que je transforme ça en têtes de morts. Bon, le salon est tout grand, avec un genre de parquet flottant et des placards. Elle a même laissé de jolis voilages "abeilles" et des tringles super belles avec des boules de cristal de Madame Irma au bout. Dans la chambre, y'a une petite cheminée d'angle qui a été condamnée par un panneau coulissant argenté. J'avais bien envie de voir si on pouvait y faire une cachette secrète, mais j'ai pas osé ouvrir, des fois que des araignées y auraient élu domicile. Par la fenêtre, c'est super beau, on dirait le Paris des années 40. Il n'y a aucune voiture, c'est tout gris et un peu vieux, avec des réverbères, un joli panneau de rue et, tout au bout, une enseigne Kronenbourg. On a commencé à emménager, d'abord tous les trucs que Charlotte avait stockés à Rambouillet. Ylvia, Sam et Luc sont venus nous aider. C'était vite torché. Alors on en a profité pour aller tester un restaurant italien au bout de la rue Richard Wallace, qu'on sait toujours pas qui est ce type, à part peut-être le pote de Gromit. Les serveurs étaient tout sauf italiens, et on était en face d'une télé qui passait des clips de zouk. Ylvia a mangé sa pizza 3 jambons (en fait, c'était du saucisson et du chorizo) en face d'une photo avec le patron du restau à côté de Johnny Hallyday et tout le déjeuner s'est passé à se demander si c'était un photo-montage ou pas. Moi j'étais sous la photo de Paris Hilton avec mes penne salmone et Charlotte a eu du mal à manger sa pizza 4 fromages parce qu'elle avait commandé une 4 saisons. Bref, c'était trop la loose, là-dedans. C'était bien digne d'une pizzeria de Toul ou de Baccarat, avec tout le respect que je dois au cristal.
Après, Luc a fait tomber une bite en acier du mobilier urbain sur la camionnette de location. Ca a fait une rayure et, bien sûr, il a mouillé son doigt pour essayer de l'effacer. Sauf que la camionnette était dégueu et ça a fait une tache de propre autour et c'était encore pire. Alors Charlotte a été mal embouchée tout l'aprèm à cause de sa caution de 800€.
Après, on est reparti, Luc en scotère, et nous on devait déposer Ylvia et Sam. Sauf que Charlotte pensait qu'ils montaient dans ma voiture et que moi je pensais qu'ils montaient avec elle dans la camionnette. Ce qui fait que nous sommes parties toutes les deux en les abandonnant comme des bouses au beau milieu de Puteaux. Donc demi-tour pour les récupérer et nous sommes allés chercher la commode et les tables de chevet de Mamema, mon ficus et ma table ronde, qui sont galère à transporter en voiture. Le reste, je le ferai petit à petit car officiellement, je suis encore sur le bail à Levallois avec David.
Et puis nous nous sommes posées, au milieu des cartons, des sacs et des meubles démontés. Soudain démoralisée, j'ai commencé à organiser un placard à épices et à brancher ma Nespresso. What else ? Ca fait toujours drôle de quitter un endroit auquel on avait fini par s'habituer, bon an mal an. Il faut tout recommencer, reprendre ses marques. On n'est plus chez soi. Aujourd'hui, je regarde avec tendresse et nostalgie la rue Baudin et l'affreux hôtel des impôts en face de ma fenêtre. Je n'en veux même plus à David de laisser traîner ses caleçons sur ma trousse à maquillage, d'emprunter ma brosse en poils de sanglier, de retrouver des tranches de pain de mie tout sec tombées entre mes verres à pied vert et mes nappes alsaciennes, des chaussettes en boule à côté du canapé, des conserves vides au frigo ou des mouchoirs en papier déchiquetés dans le tambour de ma machine à laver. Cet appartement, finalement, était mon refuge contre la vie parisienne. J'ai passé tellement d'heures à me lamenter, assise à mon bureau, dans un fouillis inouï de tous mes petits objets réconfortants qui me suivent partout et me rassurent, mes photos et ma petite ferme virtuelle, mes emails et ma boîte d'aquarelles... Je m'étais habituée à mon quartier, le type du PMU me disait salut depuis qu'Hélène et moi avions fait une soirée caïpirinha chez lui à la Fête de la Musique, l'Arabe de l'épicerie m'offrait toujours une baguette et ma petite coiffeuse portugaise me racontait comment son père se remettait doucement de la chute d'un immeuble.
Je sais que ça va être bien mais j'aime pas les choses qui changent. Surtout quand le changement se fait à l'approche de l'hiver, qu'il fait sombre et déprimant.
Bref, ça fait bizarre. Et ça me ramène sans cesse à ma lignée ancestrale de Moldavie, de Russie, de toute ma romanichelle de famille, toujours dans ma roulotte avec mes chats. Ca fait au moins la 13ème fois que je déménage dans ma vie. A chaque fois, faut tout recommencer. Enfin, je râle, je râle, mais on ne fait peut-être pas les choses sans raison. Ma copine Morgane, par exemple, se fait systématiquement plaquer par ses petits copains. Sa psy lui a dit qu'inconsciemment, c'était peut-être ce qu'elle recherchait car sa tristesse lui permettait de créer (elle est tatoueuse). J'ai pensé à ça parce que mon ami Michel m'a écrit, suite à la parution d'un de mes articles particulièrement déprimant : "La mélancolie, quel style ! Ca a quand même une autre allure que le bonheur, non ?". Et là, je me suis dit que si je me fourrais toujours dans des guêpiers pas possibles, c'était peut-être pour pouvoir mieux écrire. Après tout, quel intérêt y a-t-il à lire une histoire sans histoire, avec tout le monde qui s'aime et qui fait beaucoup d'enfants, des oiseaux qui chantent et des fleurs qui fleurissent pendant que des petits animaux gambadent dans la luzerne d'où perlent des gouttelettes de rosée, sous de jolis rayons de soleil printanier ? C'est d'un chiant ! Même dans Bambi, sa maman se fait tuer par le méchant chasseur. Enfin, depuis l'invasion des bluettes étasuniennes, la scène a été censurée, elle a fait pleurer trop de générations de mioches, traumatisés depuis et ne mangeant plus de viande. Maintenant, les contes sont éco-citoyens, bio-équitables et politiquement corrects. Le Petit Chaperon Rouge rapporte à sa grand-mère des galettes de blé non-traité et sans OGM, le loup a une muselière, le Petit Poucet est suivi par une assistante sociale, le Chat Botté porte des bottes en skaï et la PETA fait attention à ce que les souris du carrosse de Cendrillon ne soient pas exploitées.
Peut-être qu'on cherche la difficulté, la nostalgie, la tristesse pour constater qu'on sent encore quelque chose. Et puis, le déménagement, c'est dans l'air du temps, ça permet de faire un peu de tri sélectif. Hop, les vieilles factures dans le sac de papiers et cartons ! Les fringues qu'on met plus, à la collecte pour les plus démunis (même si elles serviront sûrement à faire de la bourre pour sièges de voitures) ! Le vieux vase cassé et les verres ébréchés, au container à verres !
Voilà, donc je déménage. Doucement. Je fais durer le déplaisir. Je me raccroche encore un peu à mon antre en bazar. Je descends en rappel. On sait jamais ce qu'on va trouver en bas...

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