mardi 7 décembre 2010

Ab origine fidelis

L'Alsacien n'aime pas les choses qui changent. Enfin, il aimerait bien qu'elles changent, mais une fois changées, eh bien ce n'est vraiment plus la même chose et c'en est navrant. Le Mammouth d'Illkirch est devenu Auchan. Le Magmod s'est transformé en Galeries Lafayette. Le Suma de l'Esplanade est devenu Atac, puis Simply Market. Ma pauvre grand-mère qui allait faire ses commissions là-bas depuis 50 ans en a perdu son Latin. De toute façon, c'était moins bien. On ne retrouvait plus ses petits produits, les prix avaient augmenté, les rayons étaient "tout à travers", les bonnes grosses caissières s'étaient transformées en pétasses mal embouchées d'hôtesses de caisses qui ne parlaient même plus Alsacien et, depuis que l'enseigne avait changé, eh bien, comme par hasard, il y avait du chômage. L'ANPE avait été rachetée par un certain Paul Emploi, alors forcément...
Hier, des collègues m'ont invitée à une soirée alsacienne. J'ai trouvé ça suspect. Mais j'ai accepté, dans l'unique but d'en faire un rapport grinçant et pour prouver à la face du monde qu'un Parigot était dans l'incapacité génétique de cuisiner ne serait-ce qu'une choucroute William Saurin au micro-ondes. D'ailleurs, y'a un restau sur les Champs-Elysées qui s'appelle "La Maison de l'Alsace" et la choucroute à 26€ y est à vomir. C'est bien joli de coller une déco d'outre-Vosges sur la devanture, genre faux bretzels, posters géants du Christkindelsmärik de Kaysersberg et tout ça. Le Parigot et le Japonais se laissent aisément abuser, pas moi. Surtout qu'à part de la choucroute, on vous sert des salades de chèvre chaud, des huîtres (du Rhin, s'entend), du foie gras du Sud-Ouest ou des côtes de boeuf sauce au poivre. Pas une salade mixte ! Pas une moitié de carpe frite ! J'ai senti le sol se dérober sous mes pieds en examinant la carte à la loupe. Le Parigot aime à prendre le Provincial pour une buse (triple) ! Je suis passée devant ce truc le rouge aux joues, espérant secrètement qu'on ne reconnût pas une vraie Alsacienne devant cette taverne sordide et qu'on ne l'assimilât pas à cette affreuse gastronomie que l'on croyait du terroir. J'ai tracé jusqu'au bas de l'avenue et ai aperçu le Marché de Noël... Albert Londres en action, pied à coulisse au poing, l'air circonspect et peu engageant, j'ai commencé à inspecter les cabanes. Un vendeur de barbe à papa, une prothésiste ongulaire, un hippie proposant des encens bio aux huiles essentielles, un stand à tartiflette, une marchande de sacs et de cache-oreilles Hello Kitty... Ah, fabuleux, l'esprit de Noël ! Et, tout à coup, oh ! du vin chaud ! N'écoutant que mon foie, je me suis ruée vers la marmite dans laquelle cuisait la potion magique. Tiens ? 2€ le grand verre ? C'est donné ! Allez, vendu ! Et me voilà repartie avec mon gobelet entre les touristes saoudiens et angloys. Le moment était solennel. Je me suis assise sur un banc et j'ai goûté, avant de recracher aussitôt sur une famille de pigeons à moitié gelés. J'avais failli avaler une gorgée de Pisse-Dru éventé en cubi mélangé à du sirop de grenadine Leader Price. Une infection inter-galactique. Voilà. Le Parigot essaie de faire dans l'exotique et c'est calamiteux.
Donc oui, mes collègues m'ont invitée à une soirée alsacienne. J'ai trouvé ça surprenant. Le menu semblait secret, tout autant que les invités. Faut dire que je ne connais pas encore les prénoms de mes collègues alors Julien, Romaric et Aurélie, ça ne me parlait pas. La veille, je suis allée au Monoprix pour essayer de trouver du vin blanc. Un petit Gewürtz de derrière les fagots pour proposer une dégustation au sommet. Sauf qu'au Monop', y'avait genre 2 bouteilles de Gewürtz, une à 3€ et une à 8 de chez Willm. Bon. Alors j'ai pris la plus chère. Je ne voyais pas vraiment quoi ramener d'autre. Du raifort pour des novices ? Hummm... Délicat ! Sacrifier une de mes bouteilles de Melfor ? Hors de question ! Tant pis, ça irait bien comme ça.
Le fameux lundi, en salle des prof, j'ai chopé le fameux Romaric près du ficus pour avoir enfin des info sur le dîner chez Julien.
"Bon, alors, au fait, on mange quoi, finalement ?
- Ah, ben un tajine !
- Hein ? Mais c'est pas alsacien, ça, un tajine !
- Ah, ben ça, faut voir avec Julien !".
Bref, ultra-énervée, à deux doigts de ne pas me pointer à cette soirée, me sentant flouée et envahie d'une déception sans égal, j'ai quitté la pièce.
Et puis je me suis ravisée. Bon, allez, je vais y aller, à leur saleté de soirée et goûter ce fichu tajine. Puis j'ai envoyé un sms à Arnaud : "Je viens d'apprendre qu'on bouffe du tajine, je suis très fâchée, vous m'avez menti et je te préviens, si y'a du citron confit, des dattes, des raisins secs ou je sais pas quoi dedans, je vomis.". Et j'ai tracé chez Nicolas acheter une bouteille de vin marocain premier prix avec un chameau sur l'étiquette en décrétant qu'ils ne méritaient pas mieux pour leur conspiration.
En fait de soirée alsacienne, c'était un vieux rassemblement de célibataires, et les affreux avaient invité les deux jeunes nouvelles collègues, moi de Strasbourg et Aurélie de Sélestat. Aurélie avait apporté une boîte de biscuits Fortwenger et on s'est installées dans un coin pour discuter du Tigre, de la Foire aux Vins et de Léz'Arts Scéniques. Heureusement qu'elle était là, d'ailleurs. Parce qu'elle m'a soutenue face à Romaric qui voulait avoir des info sur l'Alsace, vu qu'on était en pleine demande de mut' et qu'il s'était dit pourquoi pas. Alors on lui a dit qu'en Alsace, nous, on n'aimait pas les Français, et puis qu'il s'intègrerait jamais, et que tout le monde lui ferait toujours sentir sa différence. On lui a dit que l'Alsacien était un sale con, mais qu'on trouve ça normal quand on en est, et de toute façon, on vote à droite, et on se suffit très bien à nous-même, on n'a pas besoin de gens de la France. Je crois qu'on l'a un peu découragé, parce qu'en plus on ricanait dans notre coin en comparant les Mänele et les Manala, les Grumbeere et les Artäpfel.
Le tajine en question n'avait de tajine que le nom. Ce pauvre Julien n'y avait, du coup, mis aucun fruit et pas non plus de ras-el-hanout à cause d'un autre collègue qui allait débarquer plus tard avec son fils et le fils en question n'aimait pas ça. Enfin, les épices, moi j'aime bien, mais de toute façon, ce type était vraiment space. Il a obtenu une dispo pour traverser l'Atlantique sur un radeau fabriqué en bouteilles d'Evian. Quand je pense que le rectorat m'a envoyé paître quand j'ai fait une demande pour passer une maîtrise de Français Langue Etrangère ! Enfin bon. Donc on s'est tapé un bout de viande nageant dans son bouillon, 3 bouts de carotte, un demi-navet et une patate ramollo. Je suis partie hyper tôt, vu qu'il me faut bien 45mn pour passer du 7-8 au 9-2, et voilà. On aurait pu dormir sur place mais tout ça sentait tellement le traquenard qu'on a préféré mettre les voiles. De toute façon, dans une semaine, je rentre au bled et là-bas, normalement, mes amis ne me feront pas de tajine. Sauf que j'ai entendu à la radio qu'ils voulaient des tempêtes de neige pour les jours à venir et, avec la chance que j'ai, s'il se met à neiger sur la route, je n'aurai ni tajine, ni Baëckehoffe, mais je vais finir dans quelque hébergement d'urgence mis en place dans un gymnase réquisitionné par la ville de Sézanne et on nous filera de la soupe aux vermicelles, un yaourt aromatisé à la vanille, un bout de pain et une couverture. Ou bien ce sera buffet froid au Campanile de Vitry-le-François...
Bon, quel rapport déjà avec le début de ce blog ? Ah oui, j'aime pas quand on transforme un plat alsacien en tajine. Et aussi pour annoncer le blog suivant : je déménage.

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