samedi 21 mai 2011

Le Loiret cher !

Bon. Ce qu'il y a de pas trop mal, ici, quand même, c'est qu'on est au centre de tout. Enfin, c'est relatif puisque le centre du monde, c'est l'Alsace. Disons que c'est au centre de la France. Pas un centre géographique genre comme la Creuse ou le Massif Central, bien sûr, mais un centre cérébral, car c'est comme ça que l'ont décidé les rois, à l'époque. Par exemple, si je veux aller voir ma soeur en Guyane, à partir de Straßburg, c'est la misère du bras gauche. Faut prendre la navette, aller à Entzheim, prendre l'avion jusqu'à Paris, prendre un autre avion et tout ça, sans compter que ça coûte 2 fois plus cher. En plus, Straßburg est carrément tout à l'Est, alors quand je veux aller voir Elsa à Vannes, y'en a pour une bonne journée de route. Alors que quand on est déjà à Paris, suffit de décider où on veut aller, et hop, on y va. Tous les trains partent de Paris, pas besoin de changer 12.000 fois, et on peut se faire des expéditions vite fait en Bretagne, dans le Nord, dans le Sud ou n'importe. Depuis, que je suis là, bon, c'est sûr, quand je peux, je rentre en Alsace, mais des fois, l'aventure s'empare de moi et je vais ailleurs. L'année dernière, c'était Trouville avec Charlotte. Cette année, je suis allée dans la Loire avec Hélène et Arno. Bonny s/ Loire plus exactement.
J'avais quand même pris la peine de vérifier que c'était AU-DESSUS de la Loire et pas en-dessous car, toute aventurière que je suis, je reste quand même fidèle à mes principes débiles, comme ne pas fiche les pieds SOUS la Loire, car sous la Loire, c'est le Sud, et le Sud me retourne l'estomac.
On est parti par une matinée radieuse après avoir englouti un Nespresso bien tassé sur la terrasse d'Arno. Y'avait genre 200km mais on avait décidé de s'arrêter en chemin pour pique-niquer. On a acheté des provisions en cours de route, dans un petit supermarché glacial, où y'avait qu'un pauvre petit caissier stagiaire pour une dizaines de clients qui faisaient la queue, leur bouteille de rosé pour le barbecue de midi sous le bras, râlant tout ce qu'ils pouvaient car ça n'avançait pas assez vite, même qu'Hélène a presque eu des hématomes au bras à force de tenir ses 4 bouteilles de Fischer. Arno n'aime pas l'autoroute, alors on a pris par les villages, même qu'on a traversé Les Mesnuls. Quand on arrive aux Mesnuls, c'est bizarre, y'a un panneau qui indique "Les Mesnuls, son église, son château, son allée des tilleuls". On se demande vraiment ce qu'une allée des tilleuls vient faire là-dedans, mais en fait, cette allée, on la traverse, et c'est hyper beau, c'est une allée pavée, avec des tilleuls centenaires qui la bordent, et elle longe le château dont les douves sont aujourd'hui couvertes d'un tapis de gazon comme du velours. Bref, on a quand même pris un bout d'autoroute, sinon on y serait encore, et même sur l'autoroute c'était joli à cause des troupeaux d'éoliennes tout alignées qui tournoyaient lentement dans le ciel bleu. En sortant de l'autoroute, on était dans la Loire. Le paysage avait changé. C'était la toute vieille France des romans de George Sand ou de Flaubert. Plus aucun immeuble, juste des petites maisons basses, pas très bien entretenues, avec des carcasses de voitures qui traînaient à côté et du linge qui séchait dans le jardin. En Alsace, on est très soucieux de sa maison. L'Alsacien met des géraniums aux fenêtres, une tuile peinte avec une moche fleur à côté de sa porte d'entrée, un nain de jardin près d'un petit buisson bien taillé, des thuyas bien alignés, un beau portail en fer forgé, et lave son Audi A4 devant son garage nickel. En France, j'ai l'impression que tout le monde s'en fout. C'est pas que c'était pas beau, non, plutôt rustique et un peu abandonné. On n'a pas eu trop de mal à trouver un petit chemin de chèvre qui s'enfonçait dans la forêt pour aller déjeuner. Et là, surprise ! On est arrivé à côté d'un petit lac couvert de nénuphars, une eau toute lisse, avec au bout un petit ponton en bois. Ca faisait un peu roman de Stephen King, enfin au début, quand il ne se passe encore rien qui fait peur. On a posé une couverture sur un tapis de feuilles et on s'est installé avec les libellules qui faisaient du sur-place dans les airs. Ce jour-là, nos tartines de saucisson et de Beaufort avaient encore meilleur goût que d'habitude, c'était drôlement bien !
On est arrivé à Bonny s/ Loire dans l'après-midi, après un petit arrêt dans une salle des ventes toute fraîche. Nous avions rendez-vous avec Seb, un copain d'Arno et une espèce d'artiste clochedingue qui ne travaillait pas et peignait des trucs abstraits à la peinture industrielle, vivant dans une ancienne boucherie transformée en mignon duplex, avec une espèce de chatte toute pelée capable d'ouvrir les portes en sautant sur les clanches. On a embarqué Seb et on est allé refaire des courses pour organiser un petit apéro au bord de la Loire. Plus on avançait dans le village et plus on remontait le temps. Les façades était vieilles, brunes et décrépies, avec d'anciennes enseignes ou d'antiques publicités pour des produits qui n'existent plus, qui s'effaçaient doucement des murs. Et surtout, tout était désert et silencieux. On a fait un détour par Emmaüs, un hangar immense avec que des objets de dans le temps, des culottes de grand-mères, des chemisiers brodés, des illustrés de 1936, des chapeaux qu'on accrochait encore avec des épingles, un truc de dingue ! A Paris, les bandes d'arty-chic pseudo geeks new-yorkais auraient trouvé ça mais juste trop vintage. Ici, les gens ne songeaient qu'à se débarrasser de leurs vieilleries, de ces trésors passés que je n'avais vus qu'une seule fois dans les maisons troglodytes de Graufthal ou au musée de Phalsbourg.
On a fini par longer la Loire, croisant ici un héron impassible au milieu des branches mortes et là quelques jeunes désoeuvrés jouant au frisbee avec leur chien. Et tout à coup, hop, une table en bois et des bancs au milieu de nulle part, séparés de l'eau par un champ d'orties et de hautes herbes, et on a installé nos victuailles, des chips au roquefort, du chorizo piquant, des olives fourrées au piment d'espelette, du saucisson au poivre et de la bière, et on est resté là à raconter n'importe quoi et à observer les bancs de sable de l'autre côté du fleuve, les nuages qui se reflétaient dans l'eau et nos visages dorés par le soleil qui déclinait. Quand le vent a fini par se lever, on est parti se promener dans les jardins d'une vieille église et cueillir quelques herbes aromatiques pour parfumer nos sacs. En rentrant, on a encore croisé un vieux café au milieu du village, et on a bu un Picon, qui était en fait un Cynar, et c'était incroyable, c'était une autre dimension, un gros type bourré avec une jambe de bois a insulté un vieux Portugais qui traînait là et est remonté sur sa Harley, un gros chien noir avec un foulard Ricard nous observait depuis le perron, et quelques jeunes dont la vie était de toute façon foutue tant ils habitaient loin de tout et devaient se marier entre eux, discutaient et riaient fort. Ce devait être le haut lieu de la vie culturelle du coin, au milieu de ces maisons datant de la guerre, et on s'attendait à tout moment à voir débarquer une famille juive, valises à la main, pour tenter de passer en zone libre, suivant quelque passeur résistant ou un ténébreux aviateur angloys.
On est parti le lendemain, après le marché aux puces de Bonny s/Clyde, où j'ai trouvé pour 3 francs 6 sous un nouvel illustré datant de 1929, des tickets de rationnement pas tous utilisés et la carte d'identité d'un certain Jean Emile Julien Anthony Delcamp, né le 25 Novembre 1840 à Carcassonne. A l'époque, dans le signalement, on indiquait encore : "nez : dos/base/dimensions, forme générale du visage et couleur du teint." Jean Emile Julien Anthony avait un nez large, un visage allongé et un teint ordinaire.
On est d'abord allé se promener dans la forêt magique de Briare. Cette forêt est magique parce qu'à Briare, on fabrique des émaux (et y'a sûrement aussi des camés, mais c'est une autre histoire) et l'usine en question bazarde tous les émaux loupés dans la forêt, et du coup, le sol en est recouvert, la réverbération est aveuglante, le sol brille, et les gens viennent en famille avec des seaux pour récupérer ces morceaux multicolores et en faire des mosaïques ou je sais pas quoi. Moi j'ai trouvé des perles et des boutons, et je courais dans tous les coins pour remplir mon sachet, comme quand on est petit et qu'on fait un herbier pour l'école, et ça faisait crouic-crouic sous mes pas.
Après, on a fait un autre vide-grenier, mais il faisait tellement chaud qu'Hélène s'est chopé un coup de soleil de la fin du monde et on est parti. Ce moment était parfait. On écoutait Tarmac à fond dans la voiture, les fenêtres ouvertes, et on dépassait des châteaux, et là je me suis dit que, quand même, quand on était petits, mon père nous obligeait tous les ans à aller voir un autre château de la Loire, et on pleurnichait tellement ça nous gonflait, nous ce qu'on voulait, c'était voir la mer, pas ses châteaux pourris et là, aujourd'hui, depuis la voiture, on s'extasiait benoîtement, on poussait des Ouaaah ! des Oooooh ! des T'as vu ça ? Papa, tu es vengé : les châteaux de la Loire, c'est chouette !
On s'est ensuite arrêté à la centrale nucléaire de Dampierre. Hélène et moi, possédées par notre idée de safari-photo, avons bondi hors de la voiture pour aller photographier les cheminées apocalyptiques. Sauf qu'on s'est fait arrêter par les gens d'armes, qui nous ont engueulées comme du poisson pané, parce que soi-disant, c'était pas un site touristiques mais un site sensible et blablabla et présentez-nous vos papiers et tout ça. Bon, rien de méchant, et surtout, ils ont pas effacé nos photos.
On a fini par la fête de Jeanne d'Arc à Orléans, un genre de grande manifestation médiévale au pied de la cathédrale, avec de la paille par terre, des stands de charcuterie ou d'hydromel, de bijoux de princesses, de hauts-de-chausses en cuir fabriqués par des artisans hippies du Loiret, de fringues pour gothiques ou métalleux avides de jeux de rôles et... un stand alsacien où nous avons acheté des bretzels et une tarte au munster pour le souper. On a pris une bière sur un banc, près d'une autruche à la broche, mais je suis pas très sûre qu'au Moyen-Age ils connaissaient les autruches. Enfin bref, tout le monde était déguisé, en roi, en gueux, en chevalier. J'aime pas trop les manifestations populaires, mais là c'était les vacances.
Les éoliennes du retour étaient toujours belles, cette fois le ciel était sombre. Et là, je me suis dit que j'allais réviser mon jugement et que, désormais, la Loire, je la traverserais sans doute et que ma nouvelle limite pour ne pas trop m'approcher du Sud serait l'ancienne ligne de démarcation. La Loire, ça déchire !

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