lundi 21 décembre 2009

La solitude est un cercueil de verre.

Je me suis rendu compte de ça jeudi dernier, en rentrant en Alsace pour les vacances de Noël. Debout à l'aube, valise prête, petit café devant Facebook et, tout à coup, j'ai regardé par la fenêtre. Vache ! Il neigeait comme tout ! La veille, il faisait encore hyper-beau, et j'aurais pu rentrer tout cool et là, comme par hasard, j'allais devoir me taper 500 bornes dans la neige, sans pneus neige... J'ai toujours eu un petit côté warrior, mais là, ça fichait quand même les jetons. Mais bon, complètement possédée par l'esprit de Noël, plus que jamais décidée à boire du vin chaud, manger des bredele, voir le grand sapin de la Place Kléber et les illuminations éclairant la rue d'Austerlitz, la Place Gutenberg et la rue des Hallebardes, j'ai décidé de partir quand même, à la hussarde. Quand on est Alsacien, on ne craint pas les intempéries. Pas comme les Parigots qui abandonnent leur bagnole sur la bande d'arrêt d'urgence du périph' au moindre flocon...
Alors je suis sortie dans la rue avec mon barda. Il faisait encore nuit, la neige tourbillonnait dans la lumière des réverbères, les palmiers de la rue Collange scintillaient dans leur pot et tout était tout à coup devenu silencieux, feutré. J'ai gratté les vitres de ma Golf gelée et je suis partie au lycée. Les élèves sont rentrés dans ma salle dans une vieille odeur de chien mouillé. Certains m'ont demandé s'ils pouvaient se déchausser parce qu'ils avaient les pieds trempés et j'ai fait cours avec quelques paires de Converse séchant sur les radiateurs. En dépit des conditions climatiques, l'élève a un certain standing à respecter et il ne peut décemment arriver en cours avec un bonnet, des moufles ou des moon boots... Bon, quand j'étais jeune, ma mère avait beau m'engueuler, je préférais perdre mes oreilles qui auraient gelé dans la cour de récré que de me tirer la honte avec une cagoule ou quoi. Donc j'ai rien dit. Mes collègues, eux, avaient sorti la pashmina, les gants Isotoner, le caleçon Charles Ingalls, la chapka soviétique et la parka doublée. Le collègue s'en tape de son look, il préfère éviter de tomber malade juste avant les vacances. Il aura bien le temps de se choper une bonne pleurésie le 3 janvier ! On s'est tous dit au-revoir, souhaité de bonnes fêtes et je suis partie affronter ma première épreuve : sortir ma voiture du parking souterrain à la pente non déneigée. En arrivant en haut, mes roues ont patiné et j'ai failli glisser en marche arrière et m'emplâtrer dans le mur... Mais je dois être lointainement apparentée à la famille de Sébastien Loeb car j'ai quand même réussi à gagner la rue, glacée de peur mais intacte. Sauf que le pire m'attendait : la traversée de Neuilly sur une espèce de mélasse glissante au possible... Déjà 5cm de neige, d'affreux bruits de voitures, incapables de s'arrêter et s'entrechoquant aux feux rouges, et moi, patinant à chaque nouveau démarrage, perdue, comme d'hab', cherchant la Porte de Champerret pour gagner le périph', klaxonnée par des abrutis en quatre-quatre incapables de la moindre indulgence, même par des conditions extrêmes, parce que j'ai une plaque 6-7, que je laissais 1km de distance de sécurité avec la voiture qui me précédait et que je roulais à 7km/h...
Mais c'est quand j'ai enfin trouvé ma RN4 que la galère a vraiment commencé. Là, je me suis dit que j'aurais mieux fait de me tirer une balle dans le pied quand j'ai décidé de rentrer en Alsace. Charlotte n'était pas à mes côtés pour me faire garder mon sang-froid, j'étais en plein blizzard avec une voiture neuve et la route était une véritable patinoire. Des camionnettes oranges de la DDE balisaient le chemin, ici et là, tous warnings dehors, prévenant l'automobiliste inconscient de l'horreur de la situation, qu'il fallait faire preuve de la plus grande prudence et qu'une vaste opération de salage était en cours mais bon. Alors j'ai roulé à 40, sur des tronçons limités à 110, jetant parfois des coups d'oeil terrifiés aux vastes steppes blanches au milieu desquelles je risquais d'atterrir à la moindre mauvaise manoeuvre, et genre sous la violence du choc, je m'évanouirais, mon chauffage se couperait, je serais rapidement ensevelie sous un nouveau manteau de neige, on ne me verrait plus de la route ou on me confondrait avec un vulgaire talus, et je mourrais là, au milieu de nulle part, surgelée et seule, et on me retrouverait au printemps, à la fonte des glaces, dévorée à moitié par des sangliers sortant d'hibernation. Je ne sais pas ce qui est pire : être confondue avec un talus, avoir un cadavre tout pourri le jour de son enterrement ou bousiller une Golf 6 toute neuve... J'ai repensé aussi à mon grand-père qui dormait avec ses potes dans les carcasses de chevaux morts pendant la Guerre de Russie... Et aux pauvres Juifs qui se retrouvaient pieds nus et en pyjama dans la neige s'ils arrivaient à s'évader de leur camp de concentration... Bref... Pour me donner du courage, j'ai fait une halte au MacDo de Gretz, histoire de pas crever le ventre vide. Mais c'était une mauvaise idée. J'ai failli renverser de la sauce BBQ sur mes sièges, mon Coca light était glacial, j'ai mis du gras de nuggets sur mon volant-cuir et je me suis bavé de la sauce de Mac Savoury sur le menton, que j'ai été obligée de garder pendant au moins 50 bornes parce que le moindre écart pour prendre une serviette et m'essuyer aurait pu me coûter la vie.
C'est là que je me suis dit que, finalement, on était seul au monde, qu'on ne pouvait compter que sur soi-même et ce genre de conneries.

Mais, finalement, je suis arrivée à Vitry-le-François et la neige avait disparu, comme par enchantement... Y'a même eu du soleil, vers Toul. Et mes soucis météorologiques se sont envolés. Et soudain, ça a été l'Alsace.
En arrivant, je me suis renseignée : "Yo, mais quel temps ils veulent donc pour la semaine ?", "Kàlt. Mét Schnee !". Et en effet, voilà quelques jours que c'est le Grand Nord aussi, que je fais mon Paul Emile Victor moyen, que je songe à mettre une annonce sur E-Bay pour échanger ma voiture contre des chiens de traîneau et un traîneau, que je démarche quelques architectes pour me faire construire un igloo bioclimatique. Je vois d'ici la tête de mon collègue Arnaud, me ricanant au museau et me balançant un : "Ha ! Mais j'en étais sûr ! En Alsace, non seulement vous parlez Allemand, vous buvez de la bière et vous mangez de la choucroute, mais vous vivez bien dans des igloos !"... Trop perspicace...!
Mais je fais fi de mes détracteurs. J'ai fait un tour au Christkindelsmärik, et c'est magnifiquissime. On se croirait dans un monde de poupées ou de lutins. C'est enchanté. La cathédrale est sous la neige, les gargouilles ont l'air sympa, les cigognes en peluche des marchands de souvenir ont le bec couvert de flocons brillants, ça sent les épices, le vin chaud, le sapin, les macarons, le froid et, quand on lève les yeux vers la flèche de la cathédrale, on se retrouve dans un petit tourbillon féérique de diamants neigeux . J'ai toujours zappé ce marché que je jugeais trop touristique. Et là, je m'y suis retrouvée avec plaisir. Même tous les idiots avec leur bonnet de Père Noël acheté 10€ chez un Noir me faisaient sourire alors que, les années précédentes, je leur aurais volontiers pété la nuque à coups de talons. J'ai fait un petit tour dans les ruelles, j'ai pris des photos des guirlandes et des décorations de fenêtres, de la crèche géante, en essayant de ne pas me gaufrer sur les pavés glissants et flinguer mon Nikon. J'étais si contente que j'en aurais presque oublié les -13° qui m'anesthésiaient les doigts de pieds. J'ai même ignoré les cabanons squattés par des vendeurs qu'on se demande ce qu'ils foutent là tellement qu'ils ont rien à voir avec l'esprit de Noël. Je veux parler des gens qui vendent des produits du monde (quel rapport entre Noël et une lampe en peau de gnou, du désodorisant pour armoire à la lavande provençale, de l'encens tibétain ou des boucles de ceinture ACDC ?)... J'ose quand même espérer que le vin chaud n'est pas fait à base de vin californien, les flammekueche sur baguette avec des lardons halal et les bredele importés de Hongrie. J'ose espérer que tout n'est pas perdu, ma brave dame ! En tout cas, c'est quand même autre chose que le marché de Noël de pacotille des Champs-Elysées... Et ça vaut bien l'Etrange Noël de Monsieur Jack ! En Alsace, l'esprit de Noël flotte partout. Noël n'est pas une vague fête. C'est une institution. Noël se prépare un mois à l'avance. Chaque famille décore son jardin, avec des faux rennes enguirlandés ou des sapins multicolores. Des pères Noël géants escaladent les façades des immeubles. Les mères de familles organisent des ateliers bredele tous les week-ends et distribuent leurs créations à tout le voisinage. Wihnachtsbredele, Schwovebredele, Butterbredele et tutti quanti. Ma tradition à moi, c'est de monter à moto au Ste Odile avec Peterle le 24 Décembre mais là, ça caille trop sa race, et ça glisse. Tant pis. Voilà. On a beau être chacun tout seul, dans la vie, Noël en Alsace et le fait de parler du temps est hautement fédérateur. Pourvu que ça dure. Au moins, y'aura peut-être quelqu'un pour me sortir à temps d'un fossé si jamais je glisse dans le coin...!

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