Le problème, maintenant que j'ai bien dégueulé sur Paris, c'est que je ne peux plus rien dire de positif dessus. Comme par exemple qu'il y a des coins que j'adore. Ces coins, c'est les portes. Oh, pas les portes des immeubles, celles-là sont bien plus belles en Angleterre ou en Irlande, non, les portes d'entrée dans la ville, ou celles de sortie du périph'. Il y a la porte d'Asnières, qui est celle que j'emprunte quand je rentre chez moi, la porte Maillot, qui est celle qui m'annonce que je ne suis pas perdue et que la porte d'Asnières n'est pas loin, la porte des Lilas, qui a un joli nom et qui, pour le Parisien, est la fin du monde civilisé avant les steppes glaciales du grand Est, la porte Dauphine, qui me fait toujours penser aux pommes de terre rôties, ou la porte de St-Ouen qui signale le marché aux puces, et j'ai toujours aimé les marchés aux puces. Lorsque je vois ces noms défiler, je m'imagine Paris il y a des siècles, avec ces barrières d'octroi, où des types taxaient les marchands d'huile, de vin, de sucre ou de café entrant dans la ville, pour en entretenir les fortifications. Et puis, forcément, autour des portes, il y avait du trafic, du vin de contrebande qu'on devait boire dans des guinguettes mal éclairées, le gang des Apaches avec leur oeil de biche tatoué et leurs chaussures brillantes, et des prostituées. C'est peut-être pour ça que les portes sont encore si malfamées aujourd'hui. Elles ressemblent toutes à d'infâmes sorties d'autoroutes, noires de crasse, avec, souvent, un pont qui les surplombe, un vieux pont de béton armé qui s'effrite, couvert de tags ou de vieilles affiches électorales déchirées. Parfois, des voitures sont garées le long de la voie. Ce ne sont jamais de flambantes berlines, mais des tacots ne passant plus le contrôle technique, auxquels il manque un enjoliveur, au rétro réparé avec du Scotch brun, couverts de pollution, ou de vieilles camionnettes, appartenant sans doute aux riverains moins fortunés qui s'agglutinent dans des HLM des années 60, entre la route et la voie de chemin de fer. Sous le pont, le macadam est défoncé. Avec un peu de chance, il y a un vague éclairage orangé. Sinon, il y fait sombre. Si sombre et si gris qu'on se croirait dans la banlieue de Birmingham, ou les faubourgs de Las Vegas. Et, au pied de chaque pilier du pont, derrière chaque voiture, je m'attends à apercevoir le cadavre d'un clochard, d'un drogué ou d'une adolescente de bonne famille qui aurait fugué. Au loin arriveraient les voitures de la police américaine et les Experts en sortiraient, Catherine Willows avec son kit à empreintes digitales, Gil Grissom et sa lampe torche, suivis de Sarah Sidle, Nick Stokes et Warrick Brown.Et puis, les portes, c'est tellement symbolique... Ce sont des lieux de passage. Elles mènent à la destruction ou à la vie éternelle, permettent la perception du monde et, surtout, que claquerait-on au nez des gens si elles n'étaient pas là ?
Enfin bon, la Tour Eiffel, Notre-Dame, le Louvre, tout ça, je m'en fous. Par contre, les portes, j'adore.
Mais je ne devrais pas dire ça. Normalement, je devrais tout détester ici. Je sais bien qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis mais si je commence à aimer des trucs ici, je risque de perdre toute crédibilité. Je suis désormais le fer de lance de toute la haine que l'Alsacien voue au Parisien. J'incarne tous ces malgré-nous envoyés au front. J'ai derrière moi le soutien inconditionnel de toute une région, d'une foule dont la clameur sanguinaire m'enveloppe et me porte. "Parisiens, têtes de chiens ! Parigots, têtes de veaux !" scandent-ils avec quelques têtes au bout de leurs piques, mais ni des têtes de veaux puisque, en Alsace, on les débite pour en faire du fromage persillé, ni des têtes de chiens, car nos chiens ont une vraie vie de chiens et ne se baladent pas en paletot Jean-Paul Gaultier comme leurs confrères de la capitale, non, des têtes de Parisiens capturés lors de chasses à courre sans merci.L'Alsacien me fait désormais confiance. Je confirme tous les jours ce dont il est persuadé mais n'a jamais osé vérifié. Je suis le dernier témoin de ce qui se fait de pire dans le Royaume de France. Qui, après moi, se risquera encore à traverser les Vosges ? Je suis dorénavant en mission secrète. Je renseigne mon QG sur les positions de l'ennemi : "Argh, vacances scolaires de la Zone C, je répète, vacances scolaires de la Zone C, fantassins sur la RN4, à vous !".

Je suis Albert Londres. Je suis journaliste de guerre. Mon but dans la vie est de dénoncer, raconter, faire savoir, prévenir.
Du coup, je me suis demandé l'autre soir si je racontais ce que je vivais ou si je m'obligeais à vivre des choses pour avoir matière à raconter. Enfin non, c'est Charlotte qui m'en a fait la réflexion après notre troisième pinte de bière blonde servie dans des verres Kronenbourg, au fond d'un pub irlandais de la rue Godot-de-Mauroy, tenu par un grand Black généreux en chips et aux incroyables goûts musicaux. Je me suis rendu compte, ce soir-là, que ma vie parisienne n'était rien d'autre qu'un matériau de choix pour la littéraire que j'étais, que les personnes devenaient des personnages, que j'arpentais les rues en scrutant chaque détail digne d'intérêt pour mon photo-reportage, que je ne profitais pas des moments et des soirées pour m'amuser mais que je les passais à tout analyser avec un oeil scientifique et que je me suis mise à romancer ma vie. Pour tenir le coup ou, au contraire, parce que j'avais enfin l'occasion de me remettre à écrire après des années de jachère stérile ? Ma démarche me semblait évidente parce que je n'étais en éveil que lorsqu'il y avait quelque chose de nouveau à faire. Je sortais, avec mon petit Nikon d'appoint, un calepin et un stylo et, lorsque je rentrais, je rassemblais mes notes pour en faire un truc cohérent. Une fois mon texte terminé, je me mettais en mode off ou geek moyenne, avec un café et ma boîte de Kinder Maxi, à récolter mes oranges ou acheter des haies pour ma ferme virtuelle sur Facebook. C'est une joie pou
r moi, le matin, de découvrir qu'un veau est né dans ma "dairy farm", d'avoir suffisamment de "coins" pour m'acheter un tracteur rose ou de placer des bouquets de "forget me not" à côté de mes barrières. J'ai contaminé mes amis de la vraie vie. Ils sont maintenant mes voisins fermiers. Nous nous offrons des poulets et fertilisons nos champs respectifs. Nous sommes enfin tous ensemble dans cette grande propriété du Larzac où j'aurais toujours rêvé de fonder une communauté. Bientôt, j'aurai aussi un ami imaginaire. Je parle à mes chats mais pas encore toute seule. Tout n'est pas perdu. Mais pourquoi je parle de Farmville alors que j'avais commencé à décrire la somptuosité des portes, moi ? Virginia ou l'art de passer du coq à l'âne.

Je croyais ne devoir jamais rien mettre au dessus du suprême de volaille à la crème brûlée au foie gras,voire même du ris de veau aux morilles, mais force est de constater qu'en te lisant j'ai les papilles fouettées et que je jubile comme si mon palais rendait grâce à ta gastronomie littéraire...une gourmandise gonflée de succulence qui me laisse extasié et avide de dessert. Ne t'arrête jamais !
RépondreSupprimerMerci, Jean-Yves... Les larmes me montent...
RépondreSupprimerComment te convaincre...ah! oui, je sais, j'essaye ça, on verra bien : "wesch, c'est trop déliré comme staïlle, wesch, t'es pas d'ici mais tu nous fous l'monde en 3D, t'es top easy shot du mot, pimp du raccourci, c'est Padirac.." Pas facile mais j'aurais tout essayé ! Tu es notre nouvelle muse et j'espère juste que tu vas virer du paysage tous ces analphabètes en te laissant publier. D'un autre côté, si les larmes te montent, j'aimerais tout d'même connaître leur identité...je sais, c'est nul, mais bon...Te bise
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