dimanche 11 avril 2010

on kiff le fransé lol

L'autre jour, en passant devant le poste de télévision que je n'allume et ne regarde jamais, je suis tombée sur les info où ils expliquaient qu'y'en avait marre des anglicismes dans la langue française et que, désormais, on dirait bolidage au lieu de tuning, périodiciel au lieu de newsletter ou ramdam au lieu de buzz. Je crois que tout part en live. Pardon, à vau-l'eau. Tout cela ne me dérange pas outre-mesure. Moi-même, des fois, j'envoie des courriels, même si, la plupart du temps, je mange des hamburgers, puis mâche un chewing-gum tandis que je forwarde un mail trop space parce que je le trouve cool. Non, l'Anglais ne me dérange pas. Ce sera autrement plus délicat quand c'est le vocable chinois qui envahira la planète.
Ce qui me dérange, c'est le nivellement par le bas, la déculturation de la populace. Le journaliste qui parlait du buzz et du tuning disait, en substance, que ouais, mais non, mais bon, y'en a juste trop marre de l'intrusion de termes étrangers dans la langue française, tu vois, parce que là, faut arrêter, hein, alors bon, maintenant, on dit plus buzz, hein, on dit ramdam, et puis bolidage, même si c'est moins glamour, parce qu'i faut rev'nir à la langue de Molière, tu vois...
Ce reportage m'a abasourdie. Pas parce que le concours Francomot et MC Solaar ont décidé de remplacer ces anglicismes, mais parce que ramdam est également un nom d'emprunt, même s'il est dans le dictionnaire. Alors la langue de Molière... euh... Et puis, c'est qui, MC Solaar, pour décider du devenir du bon Françoys ? Je vois d'ici la tête des gens si on remplaçait la Dictée de Pivot par la dictée de MC Solaar : "J'ai un job (virgule) quotidien hors mode (à la ligne) Free style au bureau après un bon grog (à la ligne) Fais pas le ouf (virgule) j'étouffe les affaires (à la ligne) Etoffe la matière (virgule) disloque la grammaire..."
J'ai commencé mon job pétrie de grandes ambitions, bien décidée à ouvrir mes djeuns à la culture. On a bossé sur des textes trop classes, Kerouac, Loti, Alice au Pays des Merveilles, mais ça a été un fiasco. "C'est quoi, ce texte, Madame ? C'est trop d'la merde, on capte rien !" Alors j'ai fait pédagogique : on a créé un dictionnaire avec leur sabir. Genre : Bomber : V. Régler ses comptes par la violence. Syn. : Friter, maraver, niquer, faire une tête. Ex. : S'il continue, j'vais lui bomber la gueule ! (Qu'il ne s'avise pas de s'obstiner, je risque de devoir en venir aux mains.). C'était bien pour étudier les niveaux de langue, mais ça n'a rien changé au problème. Les élèves sont de plus en plus bêtes, parlent de plus en plus mal et ne savent plus écrire. Et c'est moi qui suis obligée de revoir mes cours à la baisse, pour espérer un semblant de paix dans ma classe ou qu'ils comprennent vaguement quelque chose. Je deviens incollable sur le rap et les jeux en réseau et j'ai envie de pleurer.
Aujourd'hui, lorsque je suis face à eux, j'ai l'impression de parler en Mandarin. L'autre jour, j'en fiche (encore) un à la porte puis m'énerve contre un deuxième en lui disant : "Ah, toi, si tu continues, tu vas lui emboîter le pas !". Et lui de me répondre : "Hein ? Quoi ? Z'avez dit quoi ? On parle pas le Louis XVI, nous !". Mais bon sang, vais-je être obligée de parler le Novlangue pour me faire comprendre ? Des fois, j'essaie d'introduire un nouveau mot par cours. Je dis : "Ah, mais ouvrez-donc ces fenêtres, ça sent le gnou ici !" ou "Cessez de jurer comme des charretiers, enfin !". En Alsace, les élèves trouvaient ça vachement marrant. Ils faisaient une liste de mes expressions bizarres et prévoyaient de créer un site internet intitulé motschelou.com pour les mettre en ligne. Mais mon initiative portait ses fruits puisque je les entendais parfois dire, en entrant dans une salle : "Vas-y, ouvr' cette f'nêtre, putain, ça sent l'gnou ici !". Aujourd'hui, on ne me comprend plus. D'ailleurs, je ne comprends plus les élèves non plus. Quand ils disent : "Sa mère la pute, wèsch, c'était trop dar comment on a ambiancé, un truc de ouf, wèsch, sur les 5 piliers de l'Islam !", je suis obligée de m'adonner à une gymnastique intellectuelle sévère pour entendre qu'ils ont passé une soirée excellente...
Oui, bien sûr, la langue française évolue et on ne parle plus en Ancien Français, où d'ailleurs j'ai eu un 9 à mes partiels de DEUG. Mais bon, à force de la traficoter, on va plus rien comprendre. Y'a qu'à voir les sms du jeune : "Slt, sava lol ? Dsl jété o tel, mdr.". J'imagine un archéologue retrouvant un téléphone portable dans 1000 ans et faisant une thèse sur la langue française de l'époque. Genre Champollion et les hiéroglyphes...
Mais, de toute façon, le Français, c'est une cause perdue, comme le thon rouge décimé pour faire des sushis, le tri sélectif, les ours blancs et les légumes tchernobylisés. Y'aura toujours des bobo-chics pour acheter des rutabagas bio à 15€ le kilo mais ça changera rien à l'affaire. Quand je vois que les examens sont offerts aux élèves, dans un paquet cadeau (recyclable), je me demande ce que je fais encore dans l'Education Nationale. J'aurais mieux fait de faire entomologiste forensique...
Quand je corrige le Bac de Français, on a toujours une super notice du Ministère, genre :
- Si l'élève a fait moins de 50 fautes en 10 lignes, mettez-lui 2 points,
- S'il a fait entre 51 et 100 fautes, mettez-lui 1 point,
- S'il a organisé son texte en paragraphes, mettez-lui 1 point,
- Offrez-lui 1 point pour le soin et 1 s'il a écrit à l'encre,
- Si son discours est cohérent (et on ne parle pas du respect du sujet), mettez-lui 5 points,
- S'il a fait des alinéas, mettez-lui 1 autre point...
Et voilà, l'élève a 11 sans avoir rien fichu et rien capté au sujet. Fabulon, non ?
M'enfin, comme disait un sondage : La langue française est-elle en danger ?
A. Bien sûr qu'elle est en danger (84,8 %)
B. Pfff ses nimporte koi on kiff le francé sé bo (15,2 %)
Bon, alé, léduca° nasional ma tuer, lol.

2 commentaires:

  1. Muriel la couze12 avril 2010 à 11:03

    Et tout ça, ça commence dès le plus jeune âge!! Je me bats contre les "chaipas", "les filles, eh ben, ils ont dit que...", "je peux yaller aux toilettes?", "dans l'histoire, la un prince qui rencontre..." et chez nous, aux fins fonds de la vallée de la Bruche, on a un patois local. Exemple, on ne dit pas "pulvériser", mais "tricer", on ne dit pas un "bazar" dans le sens désordre, mais un "herkiboye", on ne dit pas "un petit morceau" mais un "koy", on ne dit pas un "sachet", mais un "cornet", on ne dit pas "j'ai mal à la tête", mais "j'ai mal la tête"...etc...etc...etc. Ton billet me fait penser à Depardieu dans "le plus beau métier du monde", avec la culture rebeu, "mais depuis la nuit des temps, on utilise les chiffres rebeu!!"
    Envoyons un Save Our Souls pour la langue de Molière...mais à qui???

    RépondreSupprimer
  2. Nous avons tous plus ou moins traîné dans l'alluvion des mots de "chez nous"...Dans le pandémonium familial, à Paname, où s'exerçaient des influences réthoriques à jamais classées par l'Académie, nous apprenions plusieurs langues en même temps, selon qu'il s'agissait de mon père, du XIXè arrondissement ou de mon oncle, de Ménilmuche. Des exemples : mon père disait une "gerce" pour désigner une femme quelconque tandis que mon oncle préférait "une gisquette"; mon père disait "claper"^pour manger, mon oncle "jaffer". Pour mon père un flic (c'est déjà un third word) c'était un "cogne", pour mon oncle un "matuche". Fallait le faire quand était mômes pour couiquer et demander, entre deux bonnes notes, notre "aspine" selon l'un ou la "soudure" selon l'autre (argent de poche)je vous parle pas de la "croustille" de la "canfouine" ou des "fumantes" que ma tante s'évertuait à chercher sous le lit tellement elles sentaient les pieds de son "Achate".
    Mais la grammaire était rubis sur l'ongle, juste les mots changeaient, rien ne vaut cette façon magnifique de se rendre quand il s'agit des mots.

    RépondreSupprimer