Je ne sais plus quand tout cela a commencé. Peut-être vers la fin de l'automne 2009. J'ai commencé à parler Alsacien à Paris et à faire des grumbeerekiechle alors que je déteste ça. Je me suis mise à me tromper sur les prénoms des gens, à faire brûler ma choucroute au fond de la cocotte et à m'exclamer : "Yooo, pauvre France !" pour un oui ou pour un non. J'ai été désagréable avec tout le monde. Puis, j'ai récupéré chez Mamema une nappe alsacienne, des verres à pieds verts, le presse-purée rouge, l'antique moulin à café, une lampe avec son abat-jour tout moche, ses perles et son pied en étain, une veste en vison qu'elle mettait pour aller à l'église et le plat à bäeckehoffe. Il est vrai que je me sentais bizarre lorsque j'arrivais au lycée avec ma fourrure sur le dos et que je disais à mes collègues : "Yooo, mais il fait tonc maintenant froid ! Yééé ! Ca tiiiire ! Ch'espère qu'ils feulent peau pour les facances quand ch'irai à Lourtes ! Ah mais ma chère, te mon temps, ça ne se serait pas passé comme ça ! Sous Te Caulle, la France était pelle !"...
J'ai souvent pensé à elle ces derniers mois et à l'époque où je vivais avec elle dans son petit appartement de la rue du Jura. Elle me faisait la morale et je l'envoyais paître, sûre de mon grand savoir et de ma clairvoyance abyssale. Et elle me poursuivait avec son martinet pour m'en flanquer une. Et, après, on se réconciliait autour d'une tarte aux quetsches et d'une tasse de Ricoré, et elle me disait : "Yooo, fous, les cheunes ! Qu'est-ce que fous fous y connaissez ? Firchinia, un chour, je ne serai plus là, et tu penseras à moi !". Et moi je répondais : "Ouais, ouais, c'est ça, ouais..." Et on se disait avec ma soeur : "Nan, mais c'est relou, là, comment elle craint !"
Aujourd'hui, Mamema est vengée. Mamema, c'est moi.
J'arrive au lycée en slalomant entre les crachats glaireux, je monte à pied les 4 étages jusqu'à la salle des profs parce qu'il y a un vieux scotch sur la serrure de l'ascenseur qui ne fonctionne pas. Je vais faire pipi avec mon paquet de mouchoirs car il n'y a pas de papier. Puis j'improvise un cours genre bon, alors, aujourd'hui, on va faire de l'oral ! car la photocopieuse est en panne, tout comme la machine à café. Désespérée, je me laisse tomber mollement sur un fauteuil en soufflant et, quand un collègue me demande ce qui ne va pas, je lui réponds : "Ah, mais mon cher, sous De Gaulle, la France était belle !". A la sonnerie, je descends dans la cour, à pied, récupérer mes élèves qui ne sont jamais rangés. Je traîne ma vieille carcasse désabusée vers ma salle glacée sans aucun matériel pédagogique et j'attends... L'une était aux toilettes, "pour changer sa serviette" (crie-t-elle bien fort). L'autre doit aaaabsolument aller à l'infirmerie désinfecter son piercing au nombril et, quand je refuse de la laisser sortir, elle me montre que mais si, madame, vous voyez, il est tout rouge, en relevant sa robe jusqu'au menton et en m'offrant le spectacle peu ragoûtant de ses collants filés et de son string Tati. Deux autres arrivent en retard, elles étaient chez le CPE "pour une histoire". Et, durant le cours, je tente de rester vaillante lorsque je vire une élève qui commence à foutre le Bronx et s'exclame "Ouais, elle a pas fumé c'matin" en parlant de moi. Un autre qui se lève pour faire des pompes au milieu de l'allée, 2 au fond qui se partagent une liasse de billets de 20€, pactole de la semaine de vente de stupéfiants, une qui se vernit les ongles en rose fluo, une qui se parfume, une qui lit "Public" (elle sait lire, c'est ma lueur d'espoir dans cette classe), une qui planque son écouteur sous ses cheveux, 5 qui envoient des sms, une qui tippexe 9-2 en force sur la table, 3 qui dorment, une qui râle "Putain on gèle ici, i croivent qu'on est des iceberguiens ou quoi wèsch ?!", un qui se lève et vient à mon bureau examiner mon cahier (!), un autre qui fait à un de mes collègues passant par là, en parlant de moi : "Eh, m'sieur, y'a un bon p'tit coup franc à tirer, là, hein ?". Bref, bref et bref. Et là, j'ai envie de dire : "Pauvre France !"
Je parle peu, finalement, de tout ça. Quand je sors du lycée, je suis dans le déni de lycée. J'ai plus envie d'en causer. Et, quand j'en parle, les gens ne comprennent pas et me prennent pour une incapable. L'autre jour, j'ai eu la maman d'une amie au téléphone, une prof aussi, en Alsace, et je lui disais : "Ah, mais c'est affreux... blablabla... les téléphones portables... blablabla..." et elle m'a répondu : "Mais enfin, Nia, vous n'avez donc pas d'autorité ?!". Sur le coup, j'ai été déprimée à mourir. Je me suis dit ah, mais mince, t'es vraiment nulle, Virginia, t'as pas d'autorité... Mais, après, en y réfléchissant, je me suis dit que j'allais profiter de ce blog pour lancer un appel : "Jeune (enfin, vite fait, hein !) enseignante en Lettres-Anglais propose échange à collègue ayant soif d'aventures et de nouveaux horizons à raison d'une heure. Possibilité d'intervenir simplement dans un de mes cours. Rémunération : 1 repas à la cantine". Non, mais personne ne s'imagine...
David n'est jamais à la maison. Il donne des cours de gratte au fils de Gérard Darmon et aux rejetons de tout le gratin local. Alors des fois, j'en parle quand même à Charlotte. Finalement, nos deux jobs sont liés. Mes élèves finissent en garde à vue chez elle. Ou bien on compare nos méthodes pédagogiques, moi avec mes ado, elle avec ses effectifs.
De toute façon, comme disait Mamema : "Yooo, mais qu'est-ce que tu as tonc pessoin te raconter ta fie à tout le monte ! On n'a tonc rien à faire afec les autres chens ! Il faut rester pour soi !". Elle avait raison. Je l'ai appris à mes dépends. Tahar Ben Jelloun disait : "Quand tu fais confiance aux gens, ils te trompent". Ce qui rejoint un peu le credo de Mamema. Finalement, ma grand-mère était une sacrée littéraire ! Je tiens indubitablement d'elle.
Maintenant, une question demeure : ai-je envie de continuer son oeuvr
e de tyran vieille France ou vais-je tenter de me faire désenvoûter par quelque marabout francilien pour redevenir une hippie à sandales Jésus et aux cheveux recouverts de henné fraîchement émoulue de l'IUFM, persuadée que nan, mais tu vois, ces pauvres gamins i z'ont pas eu une enfance facile, tu vois, faut les aider en les mettant au centre de leur apprentissage, si tu veux...?
Je propose pour commencer une séance de oui-jah pour savoir ce que Mamema va me dire...
J'ai souvent pensé à elle ces derniers mois et à l'époque où je vivais avec elle dans son petit appartement de la rue du Jura. Elle me faisait la morale et je l'envoyais paître, sûre de mon grand savoir et de ma clairvoyance abyssale. Et elle me poursuivait avec son martinet pour m'en flanquer une. Et, après, on se réconciliait autour d'une tarte aux quetsches et d'une tasse de Ricoré, et elle me disait : "Yooo, fous, les cheunes ! Qu'est-ce que fous fous y connaissez ? Firchinia, un chour, je ne serai plus là, et tu penseras à moi !". Et moi je répondais : "Ouais, ouais, c'est ça, ouais..." Et on se disait avec ma soeur : "Nan, mais c'est relou, là, comment elle craint !"
Aujourd'hui, Mamema est vengée. Mamema, c'est moi.
J'arrive au lycée en slalomant entre les crachats glaireux, je monte à pied les 4 étages jusqu'à la salle des profs parce qu'il y a un vieux scotch sur la serrure de l'ascenseur qui ne fonctionne pas. Je vais faire pipi avec mon paquet de mouchoirs car il n'y a pas de papier. Puis j'improvise un cours genre bon, alors, aujourd'hui, on va faire de l'oral ! car la photocopieuse est en panne, tout comme la machine à café. Désespérée, je me laisse tomber mollement sur un fauteuil en soufflant et, quand un collègue me demande ce qui ne va pas, je lui réponds : "Ah, mais mon cher, sous De Gaulle, la France était belle !". A la sonnerie, je descends dans la cour, à pied, récupérer mes élèves qui ne sont jamais rangés. Je traîne ma vieille carcasse désabusée vers ma salle glacée sans aucun matériel pédagogique et j'attends... L'une était aux toilettes, "pour changer sa serviette" (crie-t-elle bien fort). L'autre doit aaaabsolument aller à l'infirmerie désinfecter son piercing au nombril et, quand je refuse de la laisser sortir, elle me montre que mais si, madame, vous voyez, il est tout rouge, en relevant sa robe jusqu'au menton et en m'offrant le spectacle peu ragoûtant de ses collants filés et de son string Tati. Deux autres arrivent en retard, elles étaient chez le CPE "pour une histoire". Et, durant le cours, je tente de rester vaillante lorsque je vire une élève qui commence à foutre le Bronx et s'exclame "Ouais, elle a pas fumé c'matin" en parlant de moi. Un autre qui se lève pour faire des pompes au milieu de l'allée, 2 au fond qui se partagent une liasse de billets de 20€, pactole de la semaine de vente de stupéfiants, une qui se vernit les ongles en rose fluo, une qui se parfume, une qui lit "Public" (elle sait lire, c'est ma lueur d'espoir dans cette classe), une qui planque son écouteur sous ses cheveux, 5 qui envoient des sms, une qui tippexe 9-2 en force sur la table, 3 qui dorment, une qui râle "Putain on gèle ici, i croivent qu'on est des iceberguiens ou quoi wèsch ?!", un qui se lève et vient à mon bureau examiner mon cahier (!), un autre qui fait à un de mes collègues passant par là, en parlant de moi : "Eh, m'sieur, y'a un bon p'tit coup franc à tirer, là, hein ?". Bref, bref et bref. Et là, j'ai envie de dire : "Pauvre France !"
Je parle peu, finalement, de tout ça. Quand je sors du lycée, je suis dans le déni de lycée. J'ai plus envie d'en causer. Et, quand j'en parle, les gens ne comprennent pas et me prennent pour une incapable. L'autre jour, j'ai eu la maman d'une amie au téléphone, une prof aussi, en Alsace, et je lui disais : "Ah, mais c'est affreux... blablabla... les téléphones portables... blablabla..." et elle m'a répondu : "Mais enfin, Nia, vous n'avez donc pas d'autorité ?!". Sur le coup, j'ai été déprimée à mourir. Je me suis dit ah, mais mince, t'es vraiment nulle, Virginia, t'as pas d'autorité... Mais, après, en y réfléchissant, je me suis dit que j'allais profiter de ce blog pour lancer un appel : "Jeune (enfin, vite fait, hein !) enseignante en Lettres-Anglais propose échange à collègue ayant soif d'aventures et de nouveaux horizons à raison d'une heure. Possibilité d'intervenir simplement dans un de mes cours. Rémunération : 1 repas à la cantine". Non, mais personne ne s'imagine...
David n'est jamais à la maison. Il donne des cours de gratte au fils de Gérard Darmon et aux rejetons de tout le gratin local. Alors des fois, j'en parle quand même à Charlotte. Finalement, nos deux jobs sont liés. Mes élèves finissent en garde à vue chez elle. Ou bien on compare nos méthodes pédagogiques, moi avec mes ado, elle avec ses effectifs.
De toute façon, comme disait Mamema : "Yooo, mais qu'est-ce que tu as tonc pessoin te raconter ta fie à tout le monte ! On n'a tonc rien à faire afec les autres chens ! Il faut rester pour soi !". Elle avait raison. Je l'ai appris à mes dépends. Tahar Ben Jelloun disait : "Quand tu fais confiance aux gens, ils te trompent". Ce qui rejoint un peu le credo de Mamema. Finalement, ma grand-mère était une sacrée littéraire ! Je tiens indubitablement d'elle.
Maintenant, une question demeure : ai-je envie de continuer son oeuvr
e de tyran vieille France ou vais-je tenter de me faire désenvoûter par quelque marabout francilien pour redevenir une hippie à sandales Jésus et aux cheveux recouverts de henné fraîchement émoulue de l'IUFM, persuadée que nan, mais tu vois, ces pauvres gamins i z'ont pas eu une enfance facile, tu vois, faut les aider en les mettant au centre de leur apprentissage, si tu veux...?Je propose pour commencer une séance de oui-jah pour savoir ce que Mamema va me dire...

Fais avec ma mère comme avec ta Mamema: "ouais ouais, c'est ça! 'tain c'est relou! elle craint!"
RépondreSupprimerMon dieu!!!
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