vendredi 19 novembre 2010

Eloge de la laideur.

Je vais peut-être avoir l'air de débarquer, là, mais je trouve que le monde est vraiment moche. Je vis dans la mocheté quotidienne.
Mon lycée est devenu tout pas beau. Les arbres bordeaux ont perdu leurs feuilles, le soleil a disparu et la cour est sinistre. Y'a des tags sur les bancs, des bouteilles de Smirnoff Ice vides dans les buissons grisâtres. Le sol est jonché de mégots. L'espèce de pot de fleurs sans fleurs qui servait de cendar est rempli d'eau de pluie et, avec la cendre, ça fait une espèce de lavasse dégueu. En salle des prof, les pub de la MGEN s'amoncellent sur les tables entre les gobelets de café vides et les miettes des sandwiches des prof qui mangent là. Les cartons de ramettes s'entassent près de la photocopilleuse. Le ficus tire la gueule. Dans les toilettes, y'a plus de papier, des cheveux et des poils sur la lunette et des gouttes de pipi par terre. La lumière clignote et grésille et ça sent l'étable. Dans les salles de classe, les poubelles sont pleines de paquets de biscuits, y'a des mouchoirs en papier sur les tables, des crayons cassés qui traînent, des inscriptions au marqueur sur le dos des chaises, ou bien des trucs gravés au compas. Les dictionnaires sont bousillés. Les portes des armoires métalliques branlantes.
Les élèves sont moches comme des poux. Ils sont pauvres, mal habillés, méchants. Quand je les observe, j'ai presque la nausée. Ils ont les cheveux plaqués sur le crâne tellement ils mettent de gel, ou bien gras avec un effet racines, ou ils ont des petites nattes africaines faites il y a tellement longtemps que y'a des touffes de petits cheveux qui dépassent de partout, ou des dreadlocks avec des dizaines de larves de parasites exotiques à l'intérieur. Les filles mettent une tonne de fond de teint bon marché pour cacher leurs pustules, elles ont de grosses boucles d'oreilles en toc, des faux ongles avec des dessins à paillettes dessus ou du vernis jaune ; plus elles sont grosses et plus elles s'habillent court et moulant, on voit leur gras qui dépasse, leur cellulite qui vibre, elles parlent fort et vulgaire. Leur pull bouloche, elles ont des trous dans leur T-shirt, elles se schpritzent un parfum de supermarché à la pêche pendant mes cours pour couvrir leur remugle de transpi. Les garçons sentent mauvais aussi. Ceux qui mettent un jogging le choisissent blanc et du coup, il est hyper douteux car ils ne le lavent jamais. Ils ont des baskets ignobles, puantes et crasseuses, et se baladent avec l'écouteur de leur walkman suspendu à leur oreille, comme des cerises.
Bon, bref, on commence à le savoir que j'aime pas les ado. Mais si j'en reparle, c'est pour ajouter à la mocheté de mon tableau. Parce que, quand je vais bosser le matin, je vois des trucs d'une laideur rare. Sous le pont de Courbevoie, y'a une station-service Total glauquissime. Le pompiste doit jamais voir la lumière du jour. C'est ultra-sombre, dans un recoin de béton, avec des tas de gravats. Et, juste à côté, y'a un clochard qui s'est installé son mini-bidonville, avec un chariot, des bâches bleues, des couvertures pleines de vermine, des sachets en plastique d'un autre âge et des bouteilles de bière vides. Quand je passe devant, il dort encore dans son sac de couchage écoeurant, au milieu des gaz d'échappement.
Quand je rentre du lycée et que j'arrive à Nanterre, j'aperçois, pas très loin, des tours immenses, ignobles, bleues, rouges et grises, complètement écaillées, avec des fenêtres ovales, un genre de blocs futuristes des années 60 à la Enki Bilal. Le plus dingue c'est qu'il y a des gens qui habitent là. Un peu comme les bureaux de la Défense installés dans un bâtiment digne des hôtels roumains communistes les plus laids, juste à côté des tours en miroirs de chez Total et SFR et tout ça.
Les gens ont des voitures moches, parce qu'on les leur a toutes cabossées, rayées ou piqué des morceaux. Moi-même, à Levallois, on m'a tiré le miroir de mon rétro, malgré toutes les caméras installées par Monsieur Balkany. C'est vraiment dégueulasse quand on sait que j'ai dû en racheter un à 46€70. D'abord je me suis dit ah ben puisque c'est comme ça, je vais en chiper un sur une autre Golf. Mais bon, avec la chance que j'ai, une caméra m'aurait filmée, moi, ou bien je l'aurais pété en le sortant de son habitacle.
Mêmes les tunnels que j'emprunte pour aller bosser commencent à me faire peur. Y'a des fils qui pendent partout, des gouttes qui tombent du plafond parce que c'est plus étanche et qu'un beau jour l'Arche de la Défense va s'effondrer, sur ma voiture, de préférence. Même la ville des Impressionnistes est toute salopée par un garage Midas, un Courtepaille, un restau indien trop naze et un bar-tabac près du radar.
Ouais, donc les gens ont des voitures moches. Et ils sont moches. Le travail, la fatigue, le bruit, la grisaille et leur vie pourrie les enlaidit. Et ils rencontrent des gens aussi moches qu'eux et se reproduisent pour faire tout un tas de petits monstres. Les rares fois où je prends le métro, je regarde les familles dans les rames, les hideux parents avec des petits eux, mêmes grandes oreilles, mêmes yeux rapprochés, mêmes paluches d'ouvriers, c'est terrifiant, ça me dégoûte. Même les bonnasses qui se la pètent parigotes sont moches. Elles sont toutes clonées, ça fait peur, le slim dans les bottes de yéti et le maxi-sac griffé. Atroce.
Mêmes les bourgades les plus jolies disparaissent derrière des panneaux publicitaires géants pour Conforama ou des panneaux lumineux avec des conseils débiles écrits dessus "Ne laissez pas un nourrisson tout seul sur sa table à langer", "Pensez à mettre la main devant la bouche quand vous éternuez", "Pour ne pas attraper le sida, protégez-vous" et autres conneries du même goût. Je pense que tous les dessinateurs de BD de science-fiction sont parisiens, c'est pas possible autrement. Les réalisateurs de films aussi. C'est Dune et Mad Max en même temps. Paris est un vivier pour trouver des idées épouvantables et des images gerbantes. Mais ils mettent un peu de poésie dans tout ça et hop, le lecteur et le spectateur n'y voient que du feu. C'est de l'art pour l'art. Moi je préfère le lard. Alsacien de préférence. Et puis, y'a aussi Arte qui fout tout le monde dedans en faisant des soirées Théma sur le Paris romantique avec des amoureux stupides qui s'embrassent sous des ponts au bord de la Seine. N'importe quoi ! Bien sûr, on ne précise nulle part que sous les ponts, c'est des canisites humains et que ça pue la pisse.
Quand je me suis rendu compte de tout ça, ça m'a fait froid dans le dos. Je suis rentrée chez moi ventre à terre, ai pris un bain aux huiles essentielles, me suis coupé les ongles, ai mis une bougie chauffe-plat sous mon brûle-parfum avec un cube de parfum d'intérieur au citron confit et j'ai commencé à tout récurer, puis j'ai rangé mon bureau, fait la poussière, aligné les magnets sur mon frigo, classé mes papiers, plié mes T-shirts au cordeau, complètement possédée. C'était horrible.
Je crois que je suis en train de perdre la raison...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire