
Courrier de Jean-Yves (67) :
"Je suis parisien, tu le sais, et j'habite l'Alsace depuis 24 ans... et je peux t'avouer, maintenant que tu passes la frontière du 78, que je ne m'y suis jamais fait tout à fait ! Comme toi, j'ai énormément de préventions tellement ancrées que je ramène systématiquement les gens d'ici à mes a priori, c'est-à-dire à des données antérieures à mon expérience... ça n'est pas raisonnable mais c'est la loi du genre. Je ressens une sorte de défiance viscérale pour tous ces cas concrets, rencontrés au hasard des circonstances, qui construisent la génétique alsacienne : fric, intérêt, thésaurisation, coût, profit, plans, retour sur investissement, débrouille, fric, fric, fric, tout le temps, toujours... pour moi, c'est asphyxiant au possible et, je sais que je vais dans le mur, mais tous ceux d'ici que j'ai rencontrés partagent très discrètement ce gêne où y a pas d'plaisir ! Toi-même, tu parles souvent et peut-être que ça t'échappe, de fric, de coût, d'intérêt, même avec tes chats ! Mais bon, je m'avance un peu trop, c'est juste peut-être une question de génération. Nous, on était des "partageux", vous des "on a qu'une vie" , rien à voir avec l' Alsace, c'est sans doute partout pareil. Quelle merde !"
Réponse de la rédaction :
Tout d'abord, merci pour ta lettre, Jean-Yves. Il est toujours plaisant de se savoir lu et de susciter des réactions, bonnes ou mauvaises.
Je n'ai jamais eu l'impression de parler de fric plus que de raison ou, du moins, pas plus que de la mocheté de Paris, de la débilité des élèves, de la tristesse d'être loin de chez moi ou de l'agressivité des automobilistes. Peut-être est-ce, justement, parce que je suis alsacienne. Bien qu'en y repensant, je n'ai pas l'impression d'avoir mis l'argent au centre de mes priorités quand j'étais à Strasbourg. Il est vrai qu'à l'époque, j'avais 6 heures sup' et que je ne me souciais guère des factures qui tombaient tous les mois. Je n'étais pas la dernière à inviter mes amis à dîner ou à m'acheter de l'anti-rides super cher à Sephora. J'avais effectivement un PEL, mais c'était un Plan Epargne Lifting. J'étais une "on n'a qu'une vie" mais aussi une "partageuse", à l'instar de mes amis. Je ne connais pas les Alsaciens dont tu parles, qui ne parlent que de fric. Ce sont peut-être les gens de ta génération, des hippies reconvertis, des backpackers qui ont fait le Pakistan et Katmandou, qui sont revenus du LSD, des Doors, du Larzac et du fromage de chèvre, des qui ont eu des gosses et qui les ont foutu dans le privé parce que la France et l'Education partaient en eau-de-boudin, et qui ont eu besoin de fric pour payer ça, et d'une Audi pour les emmener à l'école, et d'une grosse baraque avec un portail en fer forgé et une piscine pour fêter leurs anniversaires et faire courir le Golden. Y'en a pas beaucoup des comme toi qui sont restés fidèles à leurs idéaux d'antan.
Alors si je parle de fric aujourd'hui, c'est juste parce que je suis plongée au coeur du bling-bling, à côté de Neuilly où les gens ne peuvent pas décemment toucher moins de 5000€ par mois pour occuper les appartements que je vois et rouler dans les berlines que je croise. Tout coûte horriblement cher ici et je ne gagne pas autant. Je suis Job sur son tas de fumier. Je retire 20€ par semaine au distri pour manger (et je t'assure que les pâtes commencent à me sortir par les yeux !), j'essaie de vendre ma moto, je ne rentre plus en Alsace et je mets ma pauvre bête à contribution en offrant sa virginité au premier matou lubrique et bien né que j'ai trouvé. Mon éthique en a pris un coup, mais un seul de ses petits me paiera des courses princières pendant 6 mois au Carrefour de Sartrouville.
Bientôt, y'aura des castes à Paris, des lépreux qui avanceront sur leur planche à roulettes à l'aide de fers à repasser récupérés à l'Armée du Salut, des nababs en Z4, et tout le monde jettera les corps des défunts dans la Seine, ça divertira les plaisanciers de Paris-Plage.
Le fric, c'est pas marrant, en fait. Qu'il faille être rusé pour ne pas se prendre un PV, faire des Tup' pour ne pas se faire escroquer à la cantine ou vider son grenier à Versailles pour payer ses clopes, c'est tout pourri. Tout tourne forcément autour de ça, ici. C'est pas un retour sur investissement (à part le chat), c'est plutôt de la débrouille, c'est qu'on n'a pas le choix. Je rêve d'une vieille ferme dans la Marne, où je ferais pousser mes légumes, où y'aurait toujours des potes et de la musique, où on ferait des soirées littéraires et on s'en ficherait du Club Med' et des chaussures italiennes.
En attendant, faut que je te laisse, je dois prendre une photo de mon blouson en cuir pour le vendre sur e-Bay : ma facture de téléphone va tomber...
Si un article vous donne envie de réagir, vous pouvez envoyer vos lettres à "Ciel, je suis mutée dans le 9-2 !". Tout courrier publié donnera lieu à la reconnaissance éternelle de la rédaction.
"Je suis parisien, tu le sais, et j'habite l'Alsace depuis 24 ans... et je peux t'avouer, maintenant que tu passes la frontière du 78, que je ne m'y suis jamais fait tout à fait ! Comme toi, j'ai énormément de préventions tellement ancrées que je ramène systématiquement les gens d'ici à mes a priori, c'est-à-dire à des données antérieures à mon expérience... ça n'est pas raisonnable mais c'est la loi du genre. Je ressens une sorte de défiance viscérale pour tous ces cas concrets, rencontrés au hasard des circonstances, qui construisent la génétique alsacienne : fric, intérêt, thésaurisation, coût, profit, plans, retour sur investissement, débrouille, fric, fric, fric, tout le temps, toujours... pour moi, c'est asphyxiant au possible et, je sais que je vais dans le mur, mais tous ceux d'ici que j'ai rencontrés partagent très discrètement ce gêne où y a pas d'plaisir ! Toi-même, tu parles souvent et peut-être que ça t'échappe, de fric, de coût, d'intérêt, même avec tes chats ! Mais bon, je m'avance un peu trop, c'est juste peut-être une question de génération. Nous, on était des "partageux", vous des "on a qu'une vie" , rien à voir avec l' Alsace, c'est sans doute partout pareil. Quelle merde !"
Réponse de la rédaction :
Tout d'abord, merci pour ta lettre, Jean-Yves. Il est toujours plaisant de se savoir lu et de susciter des réactions, bonnes ou mauvaises.
Je n'ai jamais eu l'impression de parler de fric plus que de raison ou, du moins, pas plus que de la mocheté de Paris, de la débilité des élèves, de la tristesse d'être loin de chez moi ou de l'agressivité des automobilistes. Peut-être est-ce, justement, parce que je suis alsacienne. Bien qu'en y repensant, je n'ai pas l'impression d'avoir mis l'argent au centre de mes priorités quand j'étais à Strasbourg. Il est vrai qu'à l'époque, j'avais 6 heures sup' et que je ne me souciais guère des factures qui tombaient tous les mois. Je n'étais pas la dernière à inviter mes amis à dîner ou à m'acheter de l'anti-rides super cher à Sephora. J'avais effectivement un PEL, mais c'était un Plan Epargne Lifting. J'étais une "on n'a qu'une vie" mais aussi une "partageuse", à l'instar de mes amis. Je ne connais pas les Alsaciens dont tu parles, qui ne parlent que de fric. Ce sont peut-être les gens de ta génération, des hippies reconvertis, des backpackers qui ont fait le Pakistan et Katmandou, qui sont revenus du LSD, des Doors, du Larzac et du fromage de chèvre, des qui ont eu des gosses et qui les ont foutu dans le privé parce que la France et l'Education partaient en eau-de-boudin, et qui ont eu besoin de fric pour payer ça, et d'une Audi pour les emmener à l'école, et d'une grosse baraque avec un portail en fer forgé et une piscine pour fêter leurs anniversaires et faire courir le Golden. Y'en a pas beaucoup des comme toi qui sont restés fidèles à leurs idéaux d'antan.
Alors si je parle de fric aujourd'hui, c'est juste parce que je suis plongée au coeur du bling-bling, à côté de Neuilly où les gens ne peuvent pas décemment toucher moins de 5000€ par mois pour occuper les appartements que je vois et rouler dans les berlines que je croise. Tout coûte horriblement cher ici et je ne gagne pas autant. Je suis Job sur son tas de fumier. Je retire 20€ par semaine au distri pour manger (et je t'assure que les pâtes commencent à me sortir par les yeux !), j'essaie de vendre ma moto, je ne rentre plus en Alsace et je mets ma pauvre bête à contribution en offrant sa virginité au premier matou lubrique et bien né que j'ai trouvé. Mon éthique en a pris un coup, mais un seul de ses petits me paiera des courses princières pendant 6 mois au Carrefour de Sartrouville.
Bientôt, y'aura des castes à Paris, des lépreux qui avanceront sur leur planche à roulettes à l'aide de fers à repasser récupérés à l'Armée du Salut, des nababs en Z4, et tout le monde jettera les corps des défunts dans la Seine, ça divertira les plaisanciers de Paris-Plage.
Le fric, c'est pas marrant, en fait. Qu'il faille être rusé pour ne pas se prendre un PV, faire des Tup' pour ne pas se faire escroquer à la cantine ou vider son grenier à Versailles pour payer ses clopes, c'est tout pourri. Tout tourne forcément autour de ça, ici. C'est pas un retour sur investissement (à part le chat), c'est plutôt de la débrouille, c'est qu'on n'a pas le choix. Je rêve d'une vieille ferme dans la Marne, où je ferais pousser mes légumes, où y'aurait toujours des potes et de la musique, où on ferait des soirées littéraires et on s'en ficherait du Club Med' et des chaussures italiennes.
En attendant, faut que je te laisse, je dois prendre une photo de mon blouson en cuir pour le vendre sur e-Bay : ma facture de téléphone va tomber...
Si un article vous donne envie de réagir, vous pouvez envoyer vos lettres à "Ciel, je suis mutée dans le 9-2 !". Tout courrier publié donnera lieu à la reconnaissance éternelle de la rédaction.

Je savais que j'aurais dû fermer ma gueule, je le savais !!!! je savais qu'on ne gratte pas impunément le talent métaphorique d'une Frau Schmer quand elle a décidé de remettre un vieux à sa place même si ce vieux-là sent bien qu'elle l'exonère de tant de prétention...et pourtant, j'ai commis la chose ! Tant mieux, un billet d'humeur de plus pour notre opus et qui vaut, sans les dépasser, tous les autres. Et si ça peut aider au régionalisme, j'avoue que je suis prêt à vendre mon âme au diable pour quelques autres de tes mises-au-point. Merci.
RépondreSupprimerHahaha ! Trop marrant !
RépondreSupprimerVirginia, arrêt' donc d'causer et viens éplucher les patates pour l'souper !
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