mercredi 13 janvier 2010

7-8 en force.

Y'a des jours où je me fais des expéditions de la fin du monde. Preuve de ma bonne volonté et de mon réel désir d'intégration dans la société capitale-iste, je m'inscris à des formations soporifiques et hautement inutiles dans d'autres départements pour me forcer à m'extraire de ma tanière. Aujourd'hui, par exemple, j'étais dans le 7-8. A Guyancourt. Evidemment, je n'ai pas choisi la journée la plus simple pour ma course d'orientation de la Légion Etrangère à Koh-Lanta. Cette nuit, il a neigé comme vache qui sniffe, un gros tapis de 5cm, tout blanc et tout feutré, qui s'est rapidement transformé en pâte à streusel à partir de la porte de Saint-Cloud. Balaise de manoeuvrer habilement son véhicule dans ce bordel et de trouver l'A13 direction Rouen dans la nuit francilienne : y'a ici un code de la route qu'est vraiment pas le même qu'ailleurs, la règle de base étant : on s'engouffre là où on voit de la place, mais encore faut-il la voir, la place, quand votre pare-brise est tout salopé de boue neigeuse, que même une biche du Ried n'y retrouverait pas ses faons, que, sur une carte de l'académie, c'est tout juste si vous pouvez replacer Paris et Levallois-Perret, et que s'engouffrer dans un mauvais espace peut vous condamner à risquer de ne plus pouvoir en sortir avant d'avoir atteint Lisieux. Après, il faut trouver le bon embranchement à Saint-Cyr-L'Ecole et, enfin, le lycée hôtelier où a lieu la formation. L'avantage du lycée hôtelier, c'est que les élèves sont tirés à quatre épingles : les garçons ont des pantalons à pinces noirs, une chemise, une cravate et des pompes cirées, et les filles ont une jupe crayon, un chemisier et des chaussures à talons. Les plus aventureux vont vous coller un infâme keffieh par-dessus, mais ils se font engueuler s'ils ont les mains dans les poches. Un peu comme la journée dite "professionnelle" de mon lycée où les élèves sont censés arriver comme s'ils allaient à un entretien d'embauche, sauf que des fois, les filles ont des jupes si courtes que je leur dis que si elles se pointent comme ça à un entretien, elles n'arriveront à rien d'autre que se faire retourner sur le bureau du DRH. Mais bon, en lycée hôtelier, l'autre truc bien, c'est le restaurant scolaire. Nous, on paie 4€50 pour des frites et des nuggets, et là, pour 6€, on a eu, en entrée, des brochettes de mozzarella-tomates cerises, sur un tapis de roquette, avec pignons, chips de parmesan, pesto maison et crème de vinaigre balsamique, puis, en plat, un "potofeu" (sic) de la mer avec moules, noix de Saint-Jacques, cabillaud, et billes de courgettes et carottes dans une nage de curry. Le tout accompagné d'un verre de vin rouge. Tu m'étonnes que les postes dans ces lycées sont inaccessibles...
La formation en elle-même était désespérante à souhait : une salle immense et glaciale, deux formatrices sûrement vieilles filles et top-coinços nous faisant un topo décousu sur l'accueil des gens du voyage et comment leur enseigner le bon Françoys, une machine à café qui ne fonctionnait pas et, surtout, un public de clichés de l'Education Nationale, des prof' de collège et des instit', le genre que j'abhorre viscéralement, le genre que je pouvais déjà pas blairer dans le train Strasbourg-Colmar, de bon matin, quand je les voyais arriver par grappes, les filles pas maquillées, les cheveux peinturlurés au henné, des Clarks ou des Kickers bordeaux aux pieds, le pantalon en velours côtelé marron de la Camif, le pull crème tricoté main et l'écharpe indienne, empestant le patchouli à gerber dans leur panier en osier duquel dépassent une pelote de laine angora parme, ses aiguilles n°5 et déjà un morceau de pull Anny Blatt à motifs bégonias dorés, 3 bouquins de littérature enfantine empruntés à la médiathèque de l'IUFM, une thermos contenant du thé vert, une orange non-traitée et, dans de l'alu recyclé, 2 sandwiches "pâté végétarien aux tomates du jardin" et "tofu et graines de moutarde germées", dans du pumpernickel acheté au Serpent Vert. Et ça se la pète grave, et ça incommode tout le compartiment en balançant, tout fort, le jargon IUFMesque nouvellement acquis, genre on ne dit plus "élève", on dit "apprenant". L'"apprenant" doit être au centre de son apprentissage, a théoriquement des pré-acquis et a besoin de pré-requis pour avancer sereinement dans sa séquence, jalonnée de séances aux objectifs général et intermédiaires, d'évaluations formative et sommative, parfois au moyen d'une pédagogie différenciée. Et ta soeur ? Et ça cause de la CASDEN, de la MAIF, de la MGEN et des cartes de voeux trop choupinettes fabriquées par la classe de cycle 2 (?) dont elles ont la charge, à partir de grains de café, de papier crépon immondissime et de peinture à l'eau, appliquée à l'aide de bâtonnets de patate crue.
A côté de cette race d'instit' hippies, essentiellement féminine (mais les mecs, c'est les mêmes, sauf qu'ils ont une barbe, un projet de maison bio-climatique, montent un atelier pyrogravure pour personnaliser des ronds de serviettes, fleurs en collant ou tableaux à fils tendus, ou amènent leur guitare sèche pour entonner "C'est uuuun fameux trois-mââââts..." style colonie de vacances dans le Limousin), y'a la race des profs. Les profs, c'est ceux qu'on entend gueuler sur le site de Petra en Jordanie, avec leur guide bleu à la main pour que les autres sachent qu'ils savent. Le prof' est naturellement sorti du cuissot de Jupiter. Il combine habilement le Savoir, l'Art, la Culture et le Bon Goût. Il s'habille chez Cop.Copine, se fait faire des mèches chez le coiffeur, porte des shoes italiennes, regarde des films en noir & blanc en Polonais sous-titrés en Tchèque, porte des sautoirs achetés au profit d'Amnesty International, emmène ses pauvres mioches au mardi des musées et, un peu comme les bobo de Renaud, fait des débats d'idées au Cap-Ferret en buvant de la Manzana glacée et en écoutant Manu Chao dans une reconstitution de yourte à 250€ la nuit, quand il ne fait pas son rebelle dans un bar à vin en mangeant des tapas façon Cyril Lignac.
Bref. Donc je me suis retrouvée au milieu de tous ces nazes, à Guyancourt, à écouter parler de "kaléidoscope polyphonique" et de transversalité en attendant midi parce que je crevais littéralement la dalle. M'enfin bon, c'était toujours moins pire que d'aller faire cours au lycée.
Et, au moins, ça me faisait un peu voyager. Car, ô stupeur, de l'autre côté de la frontière du 9-2, il y a le 7-8. En longeant la Seine pour sortir de là, on croise déjà de vraies maisons, avec portail et jardin, et tout plein d'arbres, et ça fait un peu Manet et Zola, et toute leur cliqua, qui quittent Paname pour aller déjeuner sur l'herbe avec des gonzesses à poil, et finissent dans quelque guinguette à se torcher au vin blanc sous une tonnelle.
Dès qu'on entre dans le 7-8, on se retrouve dans un vrai département, avec des petites villes ici et là, des champs, de la place pour stationner ou des supermarchés au milieu de nulle part. Normal, quoi ! Pas comme le 9-2 qui est un département-ville, avec sa populace grouillante et rampante. C'est sûr qu'être constamment entouré de gens a un côté rassurant mais, en cas de guerre, nous serons les premiers à crever ensevelis dans le métro bombardé ou piétinés par des pillards devant un Franprix. Vaut mieux une fruitière en Franche-Comté ou une ferme en Alsace, tant qu'on ne s'appelle pas Dreyfus dans Inglourious Basterds.
Donc, ouais, le 7-8 a l'air normal, parce qu'il y a de la forêt, des rideaux-oies aux fenêtres, et des traces de pattes et de luge dans la neige. Ca manque juste un peu de germanitude à mon goût. Ca n'a rien à voir, mais Charlotte m'a dit qu'il y avait un super bar à Versailles, qui s'appelle Les Caves du Roi, et genre on y boit sa bière dans un cachot. Quand on veut oublier, le mieux à faire, c'est encore de boire. On va déjà commencer samedi, pour mon dîner presque parfait. Je cuisinerai des petits farcis de prof', accompagnés d'un écrasé d'Education Nationale et d'une duxelle de Franciliens, sauce aux champignons de Paris. Charlotte a prévu de concocter un poulet fourré aux abrutis marinés à la sauce très aigre. Carlos ramènera peut-être une bombe glacée pour le dessert. Comme Charlotte, Carlos est de la maréchaussée. Carlos, je l'ai toujours appelé Carlos, mais en vrai je viens d'apprendre qu'il s'appelle Eric-Alain. Hein ? Un nom de code ? Carlos serait-il un agent infiltré de la CIA ? Et, d'ailleurs, Carlos... Charlotte... ne verrait-on pas une combine métalinguistique de flicaille fourbissime dans cette ressemblance nominative ?
Plaisanterie mise à part, notre table ronde de samedi va permettre une petite ébullition de nos pauvres esprits et la confrontation de nos constats désabusés devant nos métiers respectifs en milieux hostiles, face à la misère sociale galopante. C'est pas chez les flics, les prof', les chirurgiens, les pilotes de ligne et les employés de France Télécom' qu'on enregistre le plus grand taux de suicide, déjà ?
Bon, allez, j'arrête mon blabla. C'est pas tout ça, mais j'ai du boulot à chercher. Des fois, je me dis que j'aurais vraiment dû faire un CAP coiffure. J'aurais parlé du temps et du cancer de Johnny avec des mamies venant rafraîchir leurs boucles mauves dans un salon aux affiches bleuies d'Ichtratzheim-Village. J'aurais pu aussi plier des pulls dans une boutique de fringues. Quelle douceur ce doit être, parfois, d'être une petite employée anonyme ! Pas d'autre souci que de balayer des cheveux ou d'étiqueter des leggings... On est bien loin de mon bac + 4 et des concours apocalyptiques où l'on vous demande de savoir traduire "marc de café" en Anglais, quand on sait qu'au bout de 2 ans, un élève de BEP n'est toujours pas capable de conjuguer le verbe "to be" (plutôt ne pas être que de ne pas savoir conjuguer !), quand même coucher avec le recteur ne sert à rien si on veut changer d'académie mais qu'on n'a pas assez de points sur cet échiquier débilitant.
Heureux les simples d'esprit, car le Royaume de Dieu leur appartient !

5 commentaires:

  1. euh, jte frais dire, les cartes de voeux faites avec amour à la patate crue, c topissime.... :-)

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  2. J'en doute pas un seul instant. Quoique, j'ai un faible pour les empreintes de menottes dans le plâtre. Menottes à fourrure léopard, s'entend...

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  3. Et oui le 7-8 est un beau département, depuis le temps que je le dis ! Au fait, c'est pas les caves du roi soleil, juste les caves du roi.

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  4. Ben non tu peux laisser, apres verification, les white trash versaillais appellent ca les caves du roi mais c'est bien les caves du roi soleil ! On ne peut jamais se fier à un versaillais....!

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