mardi 12 janvier 2010

Nacht und Nebel.

L'autre jour, ma soeur m'a téléphoné pour m'engueuler : "Ouais, punaise, tu donnes plus d'nouvelles, depuis qu't'es montée à la capitale, on n'existe plus, hein... Comment tu t'la joues Parisienne, maintenant !". J'ai été vexée comme un pou. Quoi ? Moi ? Parisienne ? Ah non, hein ! Jamais de la vie ! Et, même si je le voulais, ce serait pas possible !
Un exemple tout bête : quand le Parisien ne sait pas quoi dire, genre dans l'ascenseur, quand tout le monde est gêné et regarde ses pieds, il parle de trucs tendance, la dernière soirée Théma sur Arte, une expo juste trop en vogue, le talent fou du paysagiste des Jardins de Bagatelle ou de l'actualité.
L'Alsacien, lui, parle du temps. C'est quand même vachement plus important de savoir qu'il va faire chaud, ou froid, ou pluvieux, que de se taper des rétrospectives Eric Rohmer, non ? En Alsace, on demande : "Quel temps ils veulent ?" et on s'intéresse à l'épaisseur de la peau des oignons, au halo autour de la lune, à la hauteur du vol des hirondelles ou à la visibilité des étoiles, la nuit. La vie est rythmée par la nature et les fêtes : les asperges de Hoerdt, la fête de la choucroute de Krautergersheim, la fête de la bière de Schiltigheim, la fête du potiron de Logelheim, la nuit des Grands Crus de Soultzmatt, ou la fête de la Mirabelle de Dorlisheim. Et la vie et les fêtes sont rythmées par le temps qu'il fait. "Ah, il fait super beau, les asperges vont être en avance, cette année !". Des fois, il pleut pendant la Fête de la Bière. On en parle encore !
Alors, au lycée, quand la conversation dérape sur telle compagnie de théâtre qui se produit au Marais, hop, je parle du temps. "Vous avez vu ce ciel ? Complètement bouché ! On dirait que c'est la fin du monde !". En même temps, ce matin-là, le gris était tellement compact qu'on se serait cru en plein hiver nucléaire. Un jour parfait pour se pendre.
Mais ma stratégie a l'air de fonctionner. Une fois, un collègue m'a même demandé, alors que nous arrivions à la fin de l'automne :"C'est quoi d'jà, ton truc avec la peau des oignons, là ?". Quelle fierté de faire ma Madame Météo ! En même temps, je suis désormais la personne ressource en matière de parler dialectal et de traditions paysannes de l'Est. A midi, une collègue, sortant son Tup' du micro-ondes, m'a fait le récapitulatif de tout ce qu'elle avait mis dans sa choucroute pour s'assurer qu'elle n'avait commis aucun impair. Une autre, prise par la discussion, nous a raconté sa fabuleuse expérience-choucroute au poisson, mais elle ne pouvait pas comparer vu qu'elle ne mangeait pas de porc. La bouffe et l'Alsace rassemblent.
Enfin bon, tout ça pour dire qu'il fait un temps à ne pas mettre une cigogne dehors. Des jours qu'on n'a pas vu le soleil. J'apprends incidemment qu'en Alsace ou en Bretagne, il fait super beau et, bien entendu, ici, on a l'impression que le soleil ne se lèvera plus jamais de la vie. Il y a une espèce de vieille neige persistante un peu partout, un blizzard qui surgèle les oreilles, une obscurité déprimante, et les saleuses du 9-2, flippées par des conditions climatiques aussi extrêmes, mettent leur grain de sel partout, si bien que j'ai dû lâcher 5€ à la station Total pour aller laver ma bagnole rongée par cette lèpre. Je repense aux batailles de boules de neige alsaciennes, à mon papa qui nous cherchait à l'école en luge, aux champs immaculés à perte de vue, aux gargouilles de la cathédrale transformées en peluches le temps d'un hiver, aux arbres fruitiers, décharnés, cristallisés de glace scintillante, aux traces de pattes d'animaux sur les trottoirs de Strasbourg, et j'enrage d'être coincée sous cette cloche de pollution grise et étouffante, dans le vison de ma grand-mère qui me tient à peine chaud, à côté de mes jantes alu dégueulasses.
C'est Nacht und Nebel, ce bled ! Ca doit être ça, le spleen de Paris. Me reste plus qu'à trouver de l'opium à fumer. Vais d'mander aux élèves...

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