lundi 21 septembre 2009

Leçon de choses


Plus le temps passe et plus je me prends pour Cook découvrant les Îles Sandwich en 1775.
J'ai l'impression que les gens qui vivent ici ne sont jamais allés plus loin que la Porte des Lilas, qu'ils pensent que la Terre est plate et que les frontières de l'Île de France en sont les limites. Au-delà s'ouvre un immense précipice sur l'univers.
Et moi, Virginia, la grande exploratrice, je suis arrivée ici après des jours de galère, pensant découvrir les Amériques, avec tout mon équipage (un guitariste, 2 chattes, ma Golf et mes malles). Mais ce n'est pas sur le "bon sauvage", la fleur de palétuvier à l'oreille, que je suis tombée. C'est sur des bandes d'indigènes armés et hostiles, nombreux, aux codes indescriptibles. J'évite encore de trop m'en approcher pour éviter qu'ils me touchent (n'ayant jamais vu d'Alsacienne) ou me fassent bouillir dans une marmite. Alors je les observe, depuis ma cabane suspendue dans les hauteurs de Levallois-Perret, ou de la terrasse de la salle des profs, avec derrière moi un arsenal de mots en guise de munitions, des fois qu'ils m'attaqueraient. Car ils me parlent, parfois, et s'écrient :"Quoi ?!!! Tu viens d'Alsace ? Tu parles Allemand, donc ? La vie n'y est pas trop rude ? Il doit y faire super froid, en ce moment !" (oui, oui, nous sommes des Visigoths, habitant des maisons troglodytes et mangeant de la viande crue...)
Les Franciliens, comme les fourmis, vivent dans une société ultra-organisée. Les reines occupent des triplex de 200m2 avec ascenseur intégré, dans le XVIème, Neuilly et Levallois, et sont les plus grosses. On trouve les ouvrières dans les sous-sols de la Goutte d'Or, dans des ateliers de confection clandestins ou des appartements-ravioli. Les nourrices vivent en banlieue et les soldats dans mon lycée.
Le Francilien n'a pas plus une tête de chien que le Parigot une tête de veau. Ce serait manquer de respect à ces pauvres bêtes. Non, le Francilien a une tête de Francilien, c'est-à-dire amorphe, antipathique et anonyme, notamment dans le métro, malgré la contenance qu'il peut tenter de se donner en se plongeant faussement dans la lecture du Degré Zéro de l'Ecriture, la rédaction frénétique de sms ou l'écoute pénétrée de son MP3 high-tech pour ne pas entendre les Romanichels jouant de l'accordéon dans les rames. Il passe la plupart de son temps sous terre et ressemble peu ou prou à une endive.
En raison de la surpopulation dans la fourmilière (mon Royaume pour un tamanoir géant !), il vit totalement confiné dans des endroits minuscules et semble s'y complaire. Son appartement est microscopique (sauf celui des reines qui occupent aussi des lofts sur les bords de Seine) et, lorsqu'il sort pour partir à la chasse (à la meuf ou à l'air « frais »), il se rend dans d'autres endroits microscopiques, comme le restaurant viêtnamien où je suis allée l'autre soir, devant lequel on fait la queue car il ne souffre aucune réservation, et où l'on mange tellement les uns sur les autres que j'ai failli éborgner ma voisine de derrière en ôtant ma veste. Naturellement le plus d'1m75 est privé de toilettes.
La fourmilière est tellement grande, aussi, que le Francilien parcourt des kilomètres pour trouver sa pitance ou travailler dans une sous-fourmilière. Il est chichement récompensé pour son labeur mais a à sa disposition le fameux « Pass Navigo » qui facilite les transhumances. On aperçoit le Francilien de bon matin, au milieu de la colonie grouillante, passant son sac au-dessus des bornes automatiques pour faire biper le pass et signaler son parcours à Big Brother, et galopant ensuite dans le labyrinthe de couloirs, hop, une fournée vers Gallieni, hop, une autre vers Nation, zou, une troisième vers Mairie de Montreuil ! En fait, je ne sais pas si ça s'apparente plus à une fourmilière ou au tapis roulant des usines Wrigley, dégueulant des Airwaves au pas de charge. Mais je tablerais plus sur la fourmilière parce qu'au moins, les gens qui bossent chez Wrigley, ils puent pas de la gueule.
Ceux qui ont une voiture ne s'en servent bien souvent que le week-end pour aller à la fourmilière-supermarché, se garent à 15km de chez eux, et on les voit transiter à la queue-leu-leu, les bras chargés de paquets, taper leur digicode tant bien que mal et rentrer dans leur alvéole. S'ils ont de la chance, ils retrouveront leur voiture sans PV et leur rétro pas destroyé par le camion-poubelle qui tente le matin de se frayer un passage entre la file de voitures garées sur de vraies places à gauche et celles de voitures garées sauvagement à droite, dans la rue étroite.
Et puis, le Francilien a des codes bien à lui : il ne sonne pas chez l'Autre avant de s'annoncer à l'interphone, non, il connaît le sésame d'accès de son antre. Et puis, chaque sous-famille a son sabir : le bobo (ouais, mais non, mais si tu veux, y'a une expo mais juste trop trop bien dans une petite galerie du XIème, mais trop pas connue, tu vois ?), le wèsch (Aniaire-sur-Scène nik Mente-la-Joli), le djeun's du XVIème avec sa mèche immobile plaquée au Vivelle Dop fixation béton (ouais, mais non, mais si tu veux, les BB Brunes, c'est trop trop naze, moi j'fais du Ramones, tu vois ?), ou le gay trop hype du Marais qui s'est trémoussé tout le week-end sur un char de la Techno-Parade (ouais, mais non, mais si tu veux, mais j'adore trop ton serre-taille en vinyl, tu vois ?), etc, etc, etc...
Les jours passent et je deviens naturaliste, récupérant çà et là d'étranges objets : une coccinelle translucidée de pollution, une vieille carte permettant de se repérer dans ce bordel, un flyer étrange pour une soirée tribale. Tel Mister Jack, je les mets dans du formol, les épingle sur un support, les dissèque adroitement pour essayer de comprendre comment tout cela fonctionne. Je fais des schémas, je prends des photos des peintures rupestres qui recouvrent quasiment tout.
Mais, malgré toutes mes équations cabalistiques, je ne sais toujours pas pourquoi cette civilisation n'a pas encore disparu de la surface du globe.

1 commentaire:

  1. Encore, encore...s'il te plait, ne t'arrête pas ! C'est franchement thé de ceylan !

    RépondreSupprimer